20e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Je ne sais pas pour vous mais moi, un rien me profite. Il suffit que je mange même un petit peu et cela me profite. Et comble des combles, plus cela me profite, plus j'aime en manger. Chocolat, douceurs, féculents, j'adore. Au grand dam, de mon médecin généraliste d'ailleurs qui n'a que faire de mes excuses. Ca me profite. Et tout est si bon surtout lorsque l'on est gourmet. Même une simple tranche de bon pain. Alors vouloir me faire prêcher sur « venez manger mon pain et boire le vin que j'ai apprêté » tel que proposé dans la première lecture de ce jour, je trouve cela du sadisme pur et simple. Je pourrais presque écrire un livre, un best seller comme celui de Montignac : « je prêche, donc je maigris ». Prêcher, sur le pain, le pain de vie.

Permettez-moi avec vous de reprendre la métaphore du pain, de ce féculent qui nous fait grossir et de la transposer dans le discours du pain de vie de Jésus. Si le pain me profite, le pain de vie devrait en faire tout autant. Si le pain est agréable à manger, me fait du bien, il devrait en être de même avec le Christ, pain de vie par excellence.

Mais en est-il vraiment ainsi dans nos vies ? Est-ce que nous nous nourrissons réellement de ce pain de vie ? Donne-t-il un autre goût à la vie ? Sommes-nous parfois, souvent ou jamais rassasiés de ce fameux pain qu'est le Christ ? Il ne s'agit pas ici comme tel de l'eucharistie, mais de la rencontre intime du Fils de Dieu comme nourriture de vie. Lorsque j'ai faim, je vais vers l'armoire à provision, c'est vrai, mais est-ce que je fais de même lorsque j'ai faim de vie, de sens, de quête de bonheur, de désir d'être heureux ? Est-ce qu'à ce moment précis, je me tourne vers l'armoire intérieure du Fils de Dieu, est-ce que j'ouvre le placard des Saintes Ecritures pour trouver cette nourriture céleste dont j'ai tant besoin ? Pas toujours, il est vrai. Alors pour me rassurer, je deviens un peu comme les juifs de l'évangile, je me mets à discréditer le Fils : non pas en me disant, « comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger » mais plutôt en retraduisant cela en termes contemporains : « je suis trop pris par la vie, pour prendre un peu de temps pour Dieu ; de toute façon, il ne pourra pas faire grand chose pour moi, mes affaires sont tellement compliquées que moi-même je ne m'y retrouve pas ». Et la litanie monotone des plaintes peut s'écrire sur des pages entières. Alors pour passer au-dessus des frustrations de ce monde, je me mets à manger et comme tout me profite...

Le pain fait grossir, c'est vrai et j'en sais quelque chose. Par contre la pain de vie fait grandir. Voilà toute la différence. Avec l'un, il s'agit d'expansion vers l'avant et les côtés, avec l'autre, il s'agit de maturation, de mûrissement, de réalisation, voire même de divinisation. Le Christ, Fils de Dieu, nous invite à sa table et se fait nourriture pour nous. Il est l'entrée, le plat consistant et le dessert de nos vies. Ses paroles ne sont pas à boire d'un coup sec. Nous risquerions de trop vite en oublier le goût. Non le message du Père, par l'entremise du Fils, se laisse d'abord regarder, admirer, puis nous prenons le temps de le goûter, de le mâcher et enfin de l'avaler. Les paroles du Fils nous nourrissent de l'intérieur. Le pain de vie est une nourriture céleste non pas qui nous profite mais dont nous devrions profiter tellement il est un don merveilleux du Ciel. Fort de ce constat, nous pouvons alors affirmer à celles et ceux que nous croisons, que Jésus, pour nous, est bon comme le pain. C'est-à-dire que lorsque nous prenons le temps de le rencontrer au coeur de la course folle de la vie, nous découvrons, redécouvrons que chaque rencontre, chaque instant passé en sa présence, au coeur de notre intimité est enrichissant, mieux encore nourrissant. Le pain de vie se mange à volonté, nous ne sommes jamais rassasiés et nous pouvons toujours en recevoir plus. Ce pain de vie donne le goût à la vie. Il est un chemin que nous empruntons. Mais pas n'importe quel chemin, le pain de vie est la route qui nous conduit à l'éternité, c'est-à-dire au lieu même où se noue l'humain et le divin.

Alors, encore un peu de pain ? Oui, mais seulement du pain de vie, le pain de Jésus Christ. Amen.

21e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

L'audimat, voilà une expression bien contemporaine. L'audimat est la frayeur de tous les présentateurs et animateurs de radio et de télévision. Vous pouvez être excellent dans votre profession mais si l'audimat ne suit pas, vous passez à la trappe. Le danger, c'est qu'en ne faisant plus que des programmations basées sur l'audimat, la qualité des émissions est de plus en plus médiocre. Comme si le « nivellement par le bas » était devenu la règle. J'en arrive presqu'à lier audimat et médiocrité. Et pourtant l'audimat est malgré tout quelque chose de naturel. Toutes et tous, lorsque nous faisons quelque chose, nous aimons savoir comment cela a été reçu par les autres, nous aimons être apprécié. Peut-être parce que parfois nous confondons le fait d'être apprécié avec être aimé. En tout cas, à la lecture de l'évangile, s'il y en a bien un qui n'en à rien à faire de l'audimat. C'est Jésus.

Jésus ne semble absolument pas préoccupé du nombre d'adhérents ou de spectateurs. La qualité de son enseignement, en tout cas à ses propres yeux, ne se juge pas à la foule de ses disciples. Les suiveurs, prêts à tout abandonner à la moindre contrariété ne semblent pas l'intéresser comme si le Christ attendait autre chose de ses disciples. En fait, ce qu'il attend de nous, même deux mille ans plus tard, c'est que nous croyons. Croire, c'est-à-dire faire confiance à ce qui peut sembler impensable, inimaginable. Croire sans jamais avoir la prétention de tout comprendre, de tout saisir. Croire pour refuser de s'enfermer dans le champ de la connaissance certaine. Croire pour reconnaître qu'il est le Fils de Dieu, ayant les paroles de la vie éternelle, le Saint, le Saint de Dieu. Et cette foi, nous dit Jésus, elle ne vient pas de nous. Elle nous a été donnée par le Père. Voilà encore un mystère. Cela voudrait-il dire que nous naissons toutes et tous avec un niveau de foi différent ou encore que le don de la foi varie d'une personne à l'autre. Dès lors, si je crois, je n'ai pas de mérite puisque Dieu l'a voulu ainsi. Si cette affirmation est correcte, il en va de même pour son opposé. Si je ne crois pas, c'est que Dieu ne m'a pas donné la foi. En tout cas, pas pour le moment.

Une telle dynamique nous permet de nous déculpabiliser lorsque nos proches ne partagent pas nos convictions de foi puisqu'ils n'ont sans doute pas reçu le même don de croire en Dieu que celui que nous avons eu. Cette théorie, tient la route. François Varone, théologien suisse ira même jusqu'à écrire un livre sur ce sujet : Inouïes les voies de la miséricorde. D'après lui, la foi est bien un don et nous le recevons tous à un moment donné dans cette vie-ci ou dans l'au-delà mais toutes et tous nous la recevrons un jour. Ce qui est important, c'est de prendre conscience que ce don ne nous est pas imposé. Nous avons la liberté soit de le refuser, soit d'entrer dans ce mystère mais à notre rythme. La foi est donc bien un don. Un don merveilleux puisqu'il nous montre le chemin de l'éternité, de la rencontre avec la divin en nous et autour de nous. Face à ce don magnifique, le Christ nous invite aujourd'hui à décider de ce que nous en faisons. Il attend de nous une réponse. A nous d'accepter ou de refuser ce don. Un peu comme si Jésus, nous demandait à nous aussi, dans l'intime de notre coeur : « voulez-vous partir, vous aussi ? ». C'est-à-dire voulez-vous mettre vos pas dans les miens et avancer en toute confiance, en toute espérance sur le chemin de la vie ou bien préférez-vous prendre une autre route où je vous laisserai tranquille ? Ce matin (soir), nous nous retrouvons face à nous-mêmes, devant Dieu, avec comme première tâche : un choix à faire. Et pour qu'il y ait choix, il faut qu'il y ait au moins une alternative. C'est ce que le Christ nous propose : croire ou ne pas croire. Ici, il n'est plus question de sentiments, d'audimat mais bien de conviction personnelle malgré des doutes pouvant surgir à tout moment. Ce choix nous conduit au coeur de notre liberté parce que la foi n'est pas quelque chose qui s'emprisonne ou qui nous emprisonne. Nous répondons à la foi, en toute liberté pour vivre pleinement de cette liberté en vérité. Croire, c'est d'abord choisir.

As-tu, Seigneur, les paroles de la vie éternelle ? Croyons-nous que tu es le Saint, le Saint de Dieu ? Nous ne pouvons répondre à la place des autres. Ces questions sont éminemment personnelles. A chacune et chacun de choisir et d'assumer les conséquences de ses choix. Amen.

2e dimanche de l'Avent, année B

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Avent
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

On disait autrefois que l'Avent était une saison de pénitence ; on dit maintenant que l'Avent est une saison d'attente. C'est presque la même chose. "Toute la Judée, tout Jérusalem, venait à lui", à Jean Baptiste, au désert. Pourquoi ? Les gens de Judée pourquoi ont-ils quitté leurs villages ? Les gens de Jérusalem pourquoi ont-il quitté leur ville, pleine de vie, centre de civilisation, pour aller à ce lieu désert, plein de rien, où il n'y avait que du sable, des rochers, de la poussière, des sauterelles et cet homme étrange, Jean le Baptiste ? Pourquoi ne sont-ils pas restés chez eux, là où ils pouvaient gagner leur vie, se nourrir, se détendre et dormir convenablement ? Pourquoi n'ont-ils pas continué de vivre leur vie quotidienne ? Marc nous dit que c'est parce que Jean proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés. Très bien, mais pourquoi l'a-t-on écouté, quitte à aller au désert ? Pourquoi se sont-ils convertis, et pourquoi ont-ils confessé leurs péchés ? Pourquoi ont-ils fait attention à ce prédicateur et à son message ? Il n'est finalement pas vrai qu'on écoute toujours les prédicateurs, qu'on confesse ses péchés et qu'on se convertisse. Il y avait dans cet homme et sa prédication, à ce moment-là, quelque chose qui les a réveillés. Ils étaient mûrs, à ce moment-là, pour écouter Jean et son message de conversion. S'ils étaient pécheurs, s'ils vivaient « dans le péché », ils pouvaient à tout moment se convertir, abandonner leur vie de péché, mais ils ne l'ont pas fait. Ils étaient donc dans un certain sens contents de vivre ainsi. Mais d'autre part, ils ont répondu à l'appel de Jean. Même s'ils semblaient contents de vivre ainsi, il y avait une partie d'eux qui n'etait pas contente, qui espérait la possibilité de vivre autrement, de trouver un autre sens dans la vie. Ils n'étaient pas tout à fait immergés dans leur vie de tous les jours. S'ils vivaient dans le péché, ils vivaient aussi dans l'espérance, même s'ils ne le savaient pas. Et l'espérance crée l'attente ; on attend ce qu'on espère. Ceux qui n'espèrent pas n'attendent pas ; si on abandonne l'attente, on abandonne aussi l'espérance. (Exemple banal : Si vous cessez d'attendre le train, c'est parce qu'il ne vaut plus la peine d'attendre, parce que vous n'espérez plus qu'il arrivera, ou parce que vous n'espérez plus arriver à temps à votre destination. Vous désespérez.) Même si on continue de vivre sa vie quotidienne, on guette ce qu'on attend. Et Jean et sa prédication correspondent aux attentes inconscientes de ces gens et les ont mises au grand jour. L'apparition de Jean leur signifie qu'ils ne se sont pas trompés en espérant, qu'il valait la peine d'attendre.

Le mot grec que nous traduisons par le mot de « conversion » ou « pénitence » signifie en réalité penser autrement, comprendre les choses autrement, donc trouver un autre, un meilleur sens dans la vie. Leur « conversion », leur « pénitence », leur « confession de péchés » n'est donc pas quelque chose de sombre, mais elle fait partie d'une célébration. C'est leur réaction à une découverte, à une nouvelle possibilité de vie, à un nouveau sens de la vie, qu'ils discernent en Jean. Ils voient une possibilité attrayante de changement de vie, et ils le saisissent. Ce n'est pas parce qu'ils se culpabilisent qu'ils confessent leurs péchés ; ils rejettent leur ancien style de vie, leur ancienne façon de comprendre la vie, parce que Jean leur a montré une meilleure possibilité, un sens plus satisfaisant, qui rend plus heureux. Cette conversion ou pénitence, ce rejet d'un mode de vie moins satisfaisant, est une préparation pour vivre une vie plus satisfaisante.

Ils croient voir en Jean l'accomplissement de leur espérance, le but de leur attente. En fait, ils se trompent, mais pas parce que leur espérance est fausse et leur attente vaine. Ils se trompent parce que Jean n'est pas celui qu'il faut attendre. Jean est, lui aussi, dans l'attente, il espère. Celui qui correspondra vraiment à leurs espérances, celui qu'ils attendent en réalité, même s'ils ne le savent pas, c'est Jésus. Le véritable sens de la vie, c'est Jésus. Et Jean le sait.

L'Avent est une saison d'attente, et nous l'observons pour marquer que notre vie, comme celle des habitants de la Judée et de Jérusalem, est une vie d'attente, même si nous n'en sommes pas toujours conscients. Nous attendons, comme eux, parce que nous ne sommes pas tout à fait immergés dans la vie de tous les jours. Nous attendons parce que nous espérons ; mais, contrairement aux juifs qui ont répondu à l'appel de Jean, nous savons avec Jean ce que nous attendons et ce que nous espérons. Attendons donc avec confiance.

3e dimanche de Pâques, année B

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps de Pâques
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Lorsque je suis cité dans un sermon au cours de cette célébration dominicale, plusieurs personnes viennent me voir et se demandent toujours comment je vais répondre. Aujourd'hui m'est donnée l'occasion unique de vous parler du frère Lorenzo, frère dominicain, membre de l'Equipe pastorale, doctorant en théologie, responsable de la liturgie communautaire et de l'accueil des gens en difficulté. Il dirige également la chorale de dix-neuf heures. Et nombreux sont ceux qui viennent écouter ses homélies où il cite toujours le grand auteur contemporain qui alimente sa pensée, c'est-à-dire moi. Le frère Lorenzo, depuis son plus jeune âge, a toujours voulu être témoin de l'Amour de Dieu. Nous sommes alors en droit de nous demander à quoi reconnaît-on un témoin ? Ceux de Jéhovah c'est assez simple, ils sont toujours à deux et ont une mallette. Pour le frère Lorenzo, je ne sais pas si c'est sa coiffure, ses sandales ou encore ses bas en accordéon qui vous mettront la puce à l'oreille. Au-delà de ses petits détails, témoin il est par la vie qu'il a choisie. Je pourrais continuer à vous parler de lui mais cela flatterait un peu trop son ego. Et j'ai déjà tellement affaire à gérer le mien. Je peux parler de lui, comme je peux parler de chacun d'entre nous parce que toutes et tous nous sommes appelés à être témoin. Et c'est peut-être plus qu'un appel, parce que sans témoin la foi en Dieu se meurt.

Pour être témoin, il y a me semble-t-il trois étapes. La première est plus passive. Nous voyons, nous entendons, nous lisons. En ce sens les Ecritures sont importantes dans la construction de notre foi. Mais ce que nous voyons, lisons ou entendons, nous le faisons à partir aussi de ce que nous sommes. Pas un témoin d'un accident ne racontera l'événement de la même manière. Je ne crois pas qu'il existe de témoignage objectif. Tous sont profondément subjectifs. Il en va de même pour la Bible, ce n'est sans doute pas pour rien qu'il y a des textes où nous avons l'impression que nous les entendons pour la première fois alors qu'à de nombreuses reprises, ils avaient déjà été entendus. Entendus, c'est vrai, mais ils ne faisaient aucun écho en nous avant aujourd'hui. Notre capacité d'écoute et de découverte est dès lors bien intimement liée à notre état d'esprit et de vie. La première tâche du témoin est donc d'accueillir, de s'ouvrir à la réalité proposée, voire même de se laisser surprendre par ce qui nous dépasse. Vient ensuite un deuxième mouvement dans la dynamique du témoin. C'est le temps de la compréhension. Je ne reste pas un témoin passif de l'événement. Il n'est pas une simple photo vers laquelle je jette un regard furtif. Non, je prends le temps d'analyser, de saisir, de comprendre. Je le fais mien, je me le réapproprie sans vouloir pour autant le posséder. C'est tout le travail de l'intégration de ce que j'ai vu, lu ou entendu. Ce n'est plus simplement quelque chose qui est extérieur à moi, je l'absorbe dans mon histoire et je vois comment il me fait écho. Lui et moi, nous commençons à nous conjuguer à la première personne du pluriel. Et je commence de la sorte, petit à petit, à mon rythme, à habiter l'événement humain ou divin.

Voir, lire ou entendre ; ensuite, comprendre et habiter pour enfin témoigner de manière active. Voilà donc la troisième étape de ce qui fait de chacune et de chacun de nous des témoins. Selon les dires du Christ, nous ne pouvons pas nous contenter des deux premières étapes de ce processus. La foi n'est pas quelque chose uniquement pour nous ; elle n'est pas une propriété privée. Non la foi se partage et se transmet. Nous l'avons reçue, nous l'avons acceptée, nous tentons de comprendre, ou en tout cas nous réfléchissons sur ce mystère mais nous ne pouvons le boucler sur nous-mêmes. La foi se donne à vivre aux autres. Elle est un trésor merveilleux qui ne peut s'enfermer, s'engloutir dans nos pensées. Elle est vie et nous convie à la partager, à l'offrir. Oh pas par de grands discours, pas par de belles paroles. Non la foi se propage par contagion. C'est parce qu'elle donne sens à nos vies, parce qu'elle donne du goût à nos existences, que nous souhaitons que celles et ceux qui croisent nos chemins puissent aussi goûter à un peu de notre bonheur.

Ne soyons donc pas croyants pour nous-mêmes mais osons témoigner de ce qui habite au plus profond de nos êtres car sans nous la foi se meurt. Telle est notre responsabilité. Amen.

6e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Mc 1, 40-45

Alexandra, petite africaine de dix ans, chante actuellement en Suisse dans une comédie musicale intitulée « Exils » : la chanson suivante. Afin de vous épargnez le son de ma voix, je préfère ce matin (soir) vous lire ces paroles : « Moi, quand je suis née, j'étais noire. Quand je suis malade, je suis noire. Quand j'ai froid, je suis noire. Tandis que toi, quand tu es né, tu étais rose. Quand tu vas au soleil, tu es rouge. Quand tu as froid, tu es bleu. Quand tu as peur, tu es vert. Quand tu es malade, tu es jaune. Dis, c'est qui, l'homme de couleur. » En quelques mots d'enfant, voilà qu'elle nous remet un peu à notre place. Les gens de couleurs, pour ne prendre que cet exemple, sont pour certains, un peu les lépreux de notre société.

Parce qu'en effet, des lépreux et des lépreuses, il en existe encore aujourd'hui. Il y a d'abord celles et ceux atteints par cette horrible maladie et qui vivent principalement en Inde. Et puis il y a tous les autres. Tous ceux et celles que nous avons enfermé, emprisonné dans des catégories bien précises au nom de leurs différences. Ils sont là et bien nombreux. Et ces derniers, nous n'arrivons jamais à nous en débarrasser. Ils portent les noms de nos exclusions. Nous pourrions appeler cette maladie la lèpre sociale. Maladie d'autant plus surprenante qu'en ces jours où tout le monde se plaît à parler de mondialisation et de communication, nous prétendons volontiers que toutes les frontières ont été abolies. Et pourtant, si nous osons regarder la réalité en face, que de frontières à nouveau tracées, que de murs à nouveau bétonnés entre les ethnies, les minorités, les nationalités, voire même entre voisins d'un même quartier. Egalement frontières des avoirs et des savoirs. Un besoin de sécurité face à la peur de l'autre, de la différence. Un moyen aussi de s'unir contre celles et ceux que nous avons décidé de diaboliser pour nous sentir bien. Des discours, des attitudes entretenues par les intégrismes, les idéologies fascistes. Et le pire, c'est lorsque nous nous croyons guéri de cette maladie, elle revient sournoisement même par le biais de la démocratie. Le cas actuel de l'Autriche est une gifle pour nos consciences. Finalement, nous n'apprenons rien de l'histoire. Nous l'aimons en éternel recommencement.

Cette lèpre sociale, je l'ai rencontrée lors de mon voyage en janvier dans la région des Grands-Lacs d'Afrique. Ces pays n'intéressent pas nos régions. Il est vrai qu'il n'y a ni or, ni diamants, ni minerais et encore moins de pétrole. Je n'ai pas la prétention de comprendre et d'expliquer le conflit ethnique qui détruit ces deux pays. Je constate simplement que l'espérance moyenne de vie y est de 38 ans, que les massacres continuent au Burundi soit du fait de l'armée, soit des assaillants appartenant à l'autre ethnie. Dans ce pays, si les accords d'Arusha n'aboutissent pas, ce sera non plus une guerre civile larvée mais un nouveau génocide. Comment peut-on espérer que les gens découvrent l'importance des valeurs de respect de l'autre dans sa différence lorsque seulement 40 % des enfants vont à l'école primaire et pire encore juste 4% iront à l'école secondaire. Dans le pays voisin, plus calme il est vrai pour le moment, la situation reste extrêmement fragile. Petit à petit l'opposition est décapitée pour nous faire croire que d'ici un an ou deux, des élections auront lieu et que la démocratie sera installée. Nous pourrons à nouveau manger à l'aise alors. Quelle farce. Et puis chez eux, il y aura aussi une génération sacrifiée de garçons, beaucoup de ceux âgés entre 12 et 18 ans sont enrôlés de force dans l'armée pour aller se battre dans un pays voisin. C'est vrai qu'à cet âge-là, il y a moins de chance qu'ils meurent du sida. Voilà donc un exemple de ravages de cette lèpre sociale : le rejet de l'autre dans sa différence.

Ne perdons cependant pas l'espoir, Jésus vient abattre les frontières, les barrières que nous avons construites. Face à l'exclu de son temps, le Christ tisse notre humanité avec le fil de l'amour. Il va au-delà des préjugés de son époque, il se laisse rencontrer par un rejeté et mieux encore : il étendit la main et le toucha. Puissions-nous aussi, à l'exemple de Jésus, partir à la rencontre de celles et ceux que nous avons nous-mêmes enfermer dans des catégories d'exclusion pour apprendre à les découvrir, les apprécier ou mieux encore les aimer. Si nous y arrivons, alors notre foi nous aura transformer.

Amen.

22e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Mc 7, 1-23

En ce temps-là, les hommes avaient bien cru qu'ils avaient réussi à faire Dieu prisonnier. Ils l'avaient enfermé dans le Temple. Ils avaient rangé Dieu comme on range un bijou dans sa boite.

Dieu était donc prisonnier derrière les grands murs. Les prêtres le gardaient et sauf eux, personne n'avait le droit de rentrer dans la cellule de Dieu. Les gens venaient au Temple pour passer leur commande à Dieu. Dieu était comme un père Noël dans un grand magasin.

"Seigneur, donne-moi le beau temps pour mon blé...

"Seigneur, fais que mes affaires marchent bien...

"Seigneur, fais réussir les examens à ma fille...

Et pour payer Dieu, il fallait acheter des moutons, des taureaux, des agneaux, des colombes, des pigeons...

Dans les villages, on pouvait aussi passer ses commandes à Dieu, en s'adressant aux hommes lettrés, aux malins ou aux scribes.

"Seigneur, donne-moi beaucoup d'agent...

"Seigneur, guéris-moi et donne-moi la santé...

Mais pour obtenir satisfaction, il fallait imiter les savants et les sages et respecter les traditions dictées par les plus religieux : lavage des mains, des coupes, des cruches et des plats.

Ce jour-là, Jésus en a assez de tous ces marchands de prières et de tous ces voleurs de Dieu. Aussi, proclame-t-il la critique que faisait autrefois le prophète Isaïe : "Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi".

Jésus a toujours combattu cette séparation faite entre les soi-disant purs et les impurs : entre ces prêtres, ces scribes, ces pharisiens qui prétendent être proches de Dieu parce qu'ils connaissent ses lois jusque dans le moindre détails et tous les autres ignorants les conditions pour s'approcher de Lui. Jésus s'est opposé à la séparation que tous faisaient entre ceux qui se croyaient jutes et les pécheurs, les collecteurs d'impôts, les malades, le petit peuple et les païens. Depuis Jésus, Dieu n'est plus prisonnier. Il n'est plus la propriété de quelques orgueilleux qui se croient justes. Il n'habite plus le Temple, à la disposition de ses seuls gardiens, les prêtres. Sa vraie maison, c'est le coeur de l'homme.

La communauté des chrétiens n'a jamais oublié ces combats que Jésus a menés, au nom de l'amour que Dieu porte à tous les hommes sans exception, au nom de l'amour préférentiel que son Père a en faveur des exclus de la société. Ainsi, quand dans la communauté Matthéenne, la question s'est posée de savoir si l'on pouvait annoncer l'évangile aux païens, si l'on pouvait manger à la même table et partager l'eucharistie avec des incirconsis et des non-juifs convertis, la réponse a été oui. Cela demeure vrai pour l'église aujourd'hui. Nul ne peut être exclu de la Bonne Nouvelle, ni à cause de la couleur de sa peau, ni à cause de sa race, de son manque de culture, de sa pauvreté, ni de sa misère spirituelle. Personne ne peut être écarté de l'Eucharistie parce qu'il en serait soi-disant indigne : Dieu seul peut juger ce qui se passe à l'intérieur des conscience.

Aujourd'hui, nous ne pouvons dire de personne : il n'y a rien à attendre de lui ! Il n'en vaut pas la peine ! Tout est perdu d'avance !

 

Le Corps et le Sang du Seigneur

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A, B, C
Année: 1999-2000

Mc 14, 12-26

Il y a quelques années, lorsque l'équipe pastorale avait souhaité distribuer les bulletins paroissiaux à la sortie de la messe plutôt qu'à l'entrée comme nous le faisons d'habitude à Saint-Etienne, une personne avait fortement manifester son regret quant à cette décision en arguant du fait que le meilleur moment pour lire les informations était justement lorsque le prêtre est occupé à l'autel à « faire ses affaires » pour reprendre ses mots. C'est par cette remarque que j'ai alors pris conscience que pour beaucoup d'entre nous l'important lors d'une messe était les lectures, les chants, l'homélie et la communion. Par contre, la prière eucharistique n'était qu'un moment obligé par lequel il fallait bien passé. Une jeune définissait d'ailleurs cette prière comme étant le « moment où tu baratines sur les hosties ».

Le coeur même de l'eucharistie semble donc souvent être le meilleur moment pour décrocher. Nous entrons dans nos pensées. Si toutefois, nous sommes moins attentifs à ce qui se vit, nous réfléchissons et prions plus. Des jeunes parleront durant les lectures et même lors de nos homélies, ils ne savent pas ce qu'ils ratent, et pourtant se taisent au moment de cette prière eucharistique. Pourquoi ? Ne pourrions-nous pas alors nous contenter d'une simple prière après les intentions suivie du Notre Père et de la distribution de la communion provenant du tabernacle. Beaucoup n'y sont cependant pas favorables, comme s'il leur manquait quelque chose. Tout aurait été trop vite, nous n'aurions pas pu entrer dans le sens de cette communion qui va être donnée.

Tournons-nous alors à nouveau vers l'évangile. Ce dernier pourrait sans doute nous aider. Une des clefs de compréhension se trouve dans la phrase suivante : « Allez à la ville ; vous y rencontrerez un homme portant une cruche d'eau ». Un homme portant une cruche d'eau. Petit détail du récit et pourtant essentiel. Un homme portant une cruche d'eau, à l'époque de Jésus, est de l'ordre de l'impensable, voire même de l'impossible. L'homme existe, la cruche existe, mais les deux ensemble, c'est de la science-fiction. L'histoire de l'homme et la cruche au temps de Jésus, serait un peu comme si aujourd'hui on voyait le pape Jean-Paul II descendre d'un avion avec un aspirateur et voilà que le Saint-Père, plutôt que de saluer les autorités venues l'accueillir, se met à aspirer le tapis rouge sur lequel il va s'agenouiller pour embrasser le sol. Le pape existe, l'aspirateur existe mais le pape passant à l'aspirateur nous paraît impossible, impensable et même inconvenant. Tout comme l'homme portant une cruche d'eau. Et pourtant c'est ce que le Christ invite à faire et le texte d'évangile insiste en plus sur le fait que « tout se passa comme Jésus le leur avait dit ». C'était impensable, impossible et pourtant cela s'est passé comme cela. Les disciples ont fait confiance. Et c'est ce que nous sommes invités à faire également avec l'eucharistie. Cette dernière est également une question de confiance, une question de foi. Par définition, par essence, l'eucharistie nous dépasse complètement. C'est vrai, comment pouvoir expliquer rationnellement, scientifiquement que ce pain et ce vin, par l'Esprit Saint, deviennent corps et sang du Christ. Par un simple geste, une simple prière, ils se transforment et changent de substance alors que ce que nous voyons sur l'autel n'a pas bougé, n'a pas changé d'un iota. Nous sommes en plein dans l'ordre du mystère, de l'incompréhensible, de l'inexplicable. En fait, nous sommes bien dans le champ de la foi et de la confiance. Malgré cela, le Christ nous demande de célébrer et il nous dit que « ceci est mon corps », « ceci est mon sang ». Il nous demande d'y croire comme il avait demandé à ses disciples de suivre l'homme portant une cruche. La prière eucharistique peut alors être vécue comme étant une invitation nous conduisant à entrer dans un mystère qui nous dépasse complètement. Elle est un cheminement nécessaire pour donner sens à ce moment de partage qui va suivre et qui nous permet en communauté de devenir membre d'un même corps. Cela aussi est inexplicable.

Que tout se passe alors, pour nous également, comme Jésus nous l'a dit et préparons dans la foi et la confiance ce repas qui nous nourrit intérieurement.

Amen.

7e dimanche de Pâques, année B

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps de Pâques
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Jn 17, 11-19

Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du mauvais.

C'est la prière de Jésus pour ses disciples. Il traite de la "Difficulté d'être chrétien"

Jésus dit en effet que nous sommes dans le monde, sans être du monde. L'intention est claire : il s'agit d'être un homme à part entière, immergés dans les luttes, les espérances et les combats du monde, et garder cependant une distance. Il ne s'agit pas du repli superbe de celui qui se tiendrais sur la berge du fleuve et contemplerait son agitation, mais d'une distance qui serait fraternelle. Il s'agit de ne pas se confondre avec le monde sous peine de n'avoir plus rien à dire, plus rien à lui apporter et donc faillir à sa mission. Mais si l'intention est claire, il s'agit en réalité d'un chemin de crête, car il faut tenir à la fois deux choses. Il serait facile de n'en affirmer qu'une, de choisir.

Etre dans le monde. Comme Jésus doit aimer ceux qui se portent avec un grand élan fraternel vers le monde, qui explorent des voles nouvelles, aux marches de l'Eglise, ceux qui prennent des risques, même s'ils commettent des erreurs.

Ne pas être du monde. Savoir lui dire non : c'est encore une façon d'aimer. Non au culte de l'argent et à l'avarice, non à l'injustice et à l'exploitation de l'homme par l'homme, non à l'oppression, non à la violence et au racisme. Même si tout le monde court après l'argent, même si tout le monde triche, même si tout le monde commet l'injustice. La vérité n'a rien à voir avec le nombre des gens qu'elle persuade.

L'EGLISE DONT JE REVE

Alors mon Eglise, celle dont je rêve, celle que j'appelle de mes voeux, n'est pas seulement une, sainte, catholique et apostolique. Elle a d'autres caractéristiques : C'est d'abord une Eglise fraternelle, ai trop pyramidale, ni trop hiérarchique, mais faite de frères et de soeurs. Tout le monde s'y sent à l'aise et ose s'exprimer parce que personne n'y a peur de personne. C'est une Eglise de gauche puisque les frères de gauche sont mes frères et une Eglise de droite puisque les chrétiens de droite le sont aussi. Elle est aussi peu Bonapartiste et Gaulliste que possible En elle, il n'y a pas de personnage messianique, ni de gourous pour dire ce que je dois faire Elles est faites d'hommes libres qui s'écoutent mutuellement, ou plutôt qui écoutent ce que l'esprit leur dit par la bouche de leurs frères.

Mon Eglise est ensuite une Eglise en recherche. Elle n'a pas de réponse à tout. Elle est le grand rassemblement de tous ceux qui voudraient percer le secret de Dieu. Elle est humble. Souvent elle a plus de questions que de réponses. On la voit aux côtés de tous ceux qui cherchent en vérité.

Mon Eglise est enfin engagée. Elle a compris qu'il ne suffit pas de pratiquer la charité d'une manière artisanale, mais qu'il faut s'attaquer aux causes de la pauvreté. Ou plus exactement qu'il importe souvent de faire l'un et l'autre. C'est pourquoi mon Eglise est entrée en politique comme on disait jadis d'une personne qui est entrée en religion. Ou rassurez-vous, si elle pousse à l'engagement politique, elle ne vous dira plus pour qui il faut voter ? Car rien n'est plus détestable qu'une Eglise appelant à voter à gauche à cause des exigences de la justice qu'une Eglise appelant à voter à droite pour la défense des valeurs traditionnelles.

Telle est mon Eglise. Elle existe déjà. Voulez-vous bien que nous travaillons ensemble à la faire naître davantage.

Ce serait un fruit de la Pentecôte. Ce serait l'accomplissement de la prière du Christ.

12e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

« Pourquoi avoir peur ? »

C'est le soir ; il commence à faire nuit. Les disciples sont sur la mer, dans une petite barque fragile au milieu d'une grande tempête ; la barque a déjà commencé à se remplir d'eau ; elle va bientôt sombrer. Ils sont entourés d'obscurité et du chaos de la mer, ils vont mourir. Et Jésus leur demande pourquoi ils ont peur. Question curieuse. Dans de telles circonstances, qui n'aurait pas peur ? La merveille est le fait que Jésus n'ait pas peur.

En fait, le mot grec qu'utilise S Marc ne signifie pas « avoir peur », mais plutôt « être lâche ». Jésus n'est pas contre la peur. Ce serait inutile ; la peur fait partie de notre vie, il y a beaucoup de situations face auxquelles il est normal d'avoir peur. C'est pourquoi le courage est nécessaire dans la vie humaine ; le courage suppose la peur. Jésus même aura peur dans le jardin de Gethsémani. Mais il vaincra sa peur, il se montrera courageux. Ici, les disciples ne se montrent pas courageux, ils sont saisis de panique.

Mais ce récit n'est finalement pas une leçon sur le courage. L'accent est plutôt sur le miracle, mais surtout sur la réaction des disciples au miracle. S'ils sont dans la crainte avant que Jésus n'apaise la tempête, ils y sont après aussi : « Saisis d'une grande crainte, ils se disaient entre eux : 'Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent ?' ». Leur question n'est pas une demande de renseignement. Ils en connaissent déjà la réponse. Dans la mentalité juive la mer représente le chaos, l'incompréhensible ; la mer fait disparaître tout repère, on y est perdu. Sa force destructrice représente la violence et la mort. La mer est l'ennemi du Dieu qui donne l'ordre, la paix et la vie ; elle révèle la fragilité et l'impuissance de l'homme, et seul Dieu peut la maîtriser, et le fait qu'il peut la maîtriser révèle la puissance infinie de Dieu. C'est ce que la première lecture d'aujourd'hui, tirée du livre de Job, nous dit. La scène sur le lac rappelle les premiers versets de la Genèse - l'obscurité, la tempête, l'abîme, le chaos incompréhensible avant que Dieu ne prononce sa parole créatrice. Dans leur barque, les disciples sont au milieu de ce chaos, ils sont perdus, et ils sont menacés par la violence de la mer. Et Jésus prononce sa parole de puissance, sa parole de paix et d'ordre. La question des disciples montre qu'ils sont confrontés, en Jésus, à la puissance de Dieu, et qu'ils le savent. Ils passent d'une crainte à une autre, d'une incompréhensibilité à une autre, du chaos de la tempête où on ne se retrouve pas à la majesté mystérieuse et incompréhensible de Dieu. Le fait que Jésus apaise la tempête est plus qu'impressionnant ; pour les disciples, c'est un moment révélateur.

Il y a des moments révélateurs dans nos vies, des moments où nous voyons un aspect de la vie, du monde, de l'existence, dont nous étions inconscients. Pour prendre un exemple familier : la première fois qu'on tombe amoureux, c'est une révélation ; la personne dont nous tombons amoureux semble changée, elle nous ouvre son mystère. Mais le monde entier aussi peut nous paraître changé. Nous pouvons percevoir une intensité dans les choses, une vie, une profondeur, une richesse auxquelles nous n'avons même pas songé avant. Il y a une double révélation : on voit autrement la personne dont on est tombé amoureux, mais on voit le monde autrement aussi. Il en va de même pour les disciples de Jésus. Maintenant, ils voient Jésus autrement, ils voient en lui la présence divine, d'où leur crainte. Mais désormais ils verront autrement le monde entier aussi. A partir de ce moment le monde sera pour eux un monde sujet à la parole de Jésus, comme à la parole de Dieu. La parole de Jésus est la parole créatrice de Dieu. Même les choses menaçantes, qui font peur, comme les tempêtes, sont plus que le jeu aveugle des forces naturelles ; elles sont soumises à la parole de Jésus, et les disciples se voient entourés de la puissance mystérieuse de Jésus.

Dans ce récit, tout finit bien ; les disciples ne périssent pas, Jésus les sauve. Mais ils vont périr un jour. Pour eux, comme pour nous, tout ne va pas finir bien. Il y a souvent ceux qui, perdus dans une situation périlleuse, dans l'obscurité, dans le chaos, n'en sortent pas, qui crient éperdument vers Jésus, et qui finissent par périr. Marc, semble-t-il a écrit son évangile pour les chrétiens de Rome, qui périssaient sous la persécution de l'empéreur Néron. Ils criaient sans doute vers Dieu, vers Jésus, et ils périssaient quand-même. Le but de ce récit n'est pas de dire aux disciples qu'ils survivront s'ils font appel à Jésus ; ils savaient déjà que ce n'était pas le cas. C'était de leur rappeler que même dans le danger, dans la souffrance incompréhensible, dans la mort, ils n'étaient pas abandonnés. Ils étaient dans un monde animé par la parole de Dieu, de Jésus, et ils étaient entourés par sa puissance mystérieuse. Face à la souffrance, face à la mort, face au chaos, il fallait du courage, et c'est ce moment révélateur sur le lac, qui leur montre la majesté incompréhensible de Jésus, qui leur donne ce courage.

23e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Is 35, 4-7 ; Mc 7, 31-37

L'ancien testament est plein de choses horribles. Il y a beaucoup d'histoires violentes, où les gens s'imposent de manière brutales aux autres, ou se vengent sur leurs ennemis de manière atroce, inhumaine et trop humaine. Par exemple, une femme est violée et tuée gratuitement, et par vengeance toute une tribu est massacrée (Juges 19). Il y a des prières violentes ; il y a un psaume où le psalmiste prie Dieu de ne pas oublier la violence de Babylone et qui se termine : « Fille de Babylone, promise au ravage, heureux qui te traitera comme tu nous as traités ! Heureux qui saisira tes nourrissons pour les broyer sur le roc ! (Ps 137)

Même Dieu semble être pris dans cette inhumanité. Puisque l'homme est violent, Dieu l'est aussi. Dans l'histoire primitive de l'homme, Dieu voit que le coeur de l'homme est plein de violence ; sa réponse n'est pas de lui offrir le pardon ou de le mener vers la justice, mais de l'exterminer dans les eaux de déluge. Plus tard, c'est Dieu qui ordonne à son peuple élu de prendre possession de la terre promise en massacrant tous les habitants du pays.

Dieu n'est pas vraiment comme cela, mais c'était une époque violente, et l'homme a construit l'image de Dieu sur base de sa propre nature ; puisque l'homme était inhumain, Dieu devait l'être aussi, plein d'égoïsme, de violence, de rancune. L'homme était et reste incapable de construire de ses propres ressources l'image de Dieu tel qu'il est. Si nous avons une bonne image de Dieu, c'est parce que Dieu s'est révélé à nous en Jésus Christ.

Mais il y a quand même des moments, même dans l'ancien testament, où la vraie nature de Dieu nous est révélée, tels que la première lecture d'aujourd'hui, le texte d'Isaïe. « Dites aux gens qui s'affolent : Prenez courage, ne craignez pas. Voici votre Dieu, c'est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. ». C'est toujours, semble-t-il, le vieux Dieu compris à l'image de l'homme. Mais quelle est cette vengeance de Dieu dont parle le prophète ? « Alors s'ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche de muet criera de joie. » La vengeance divine n'est pas la vengeance comme la comprennent les hommes. La vengeance de Dieu est paradoxale, elle n'est pas la violence et la mort, mais la guérison et la joie. Si on peut parler de la vengeance divine, ce n'est pas contre les hommes que Dieu se venge, mais contre tout ce qui est contraire à la vraie vie humaine.

Dans les évangiles, c'est Jésus, la vraie image de Dieu, qui accomplit cette vengeance de Dieu. Partout, comme dans l'extrait d'aujourd'hui, il se bat pour enlever aux hommes tout ce qui les empêche de vivre humainement, il se bat contre la maladie, contre les démons qui assujettissent les hommes et les réduisent en esclavage, contre le péché qui détruit et rend malheureux les hommes. C'est là, la vraie vengeance divine, paradoxale et merveilleuse.

Quand nous lisons et écoutons l'ancien testament, nous trouvons souvent une image déformée de Dieu, une image faite par des hommes trop enfermés dans la violence, une image trop peu chrétienne, une image trop loin de Jésus Christ. Mais cette image n'est pas simplement à jeter à la poubelle. Elle est précieuse, parce qu'elle sera transformée par Jésus ; en Jésus nous verrons la vraie nature de Dieu ; ce n'est plus un dieu fait à l'image de l'homme. En Jésus aussi nous serons transformés ;.la vengeance de Dieu nous guérira, enlèvera de notre coeur la violence et la vengeance, pour que nous soyons vraiment faits à l'image de Dieu.

Mercredi des Cendres

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps du Carême
Année liturgique : A, B, C
Année: 1999-2000

Et si Dieu venait ce soir nous susurrer dans l'oreille : « au fait, j'ai une mauvaise nouvelle pour toi, il te reste juste quarante jours à vivre sur cette terre. Dans quarante jours exactement, tu viendras vers moi pour l'éternité ». Malgré le fait que nous nous définissions comme chrétiens et chrétiennes, je ne suis pas du tout sûr que ce genre de nouvelle nous fera bondir de joie. Et si c'était tout simplement cela le carême.

Il y a quelques années, j'ai eu le privilège de vivre quelques jours, au sud du Rwanda, dans un camp composé de réfugiés en provenance du Burundi. Ces 5 jours m'ont marqué à jamais. Dans ce camp, il y avait une section où plus ou moins 500 jeunes de 15 à 20 ans se trouvaient. Ils avaient tout perdu, famille, amis, maison. De ce qu'ils avaient auparavant, ils ne restaient plus qu'eux-mêmes, mais vivant. Ils souhaitaient eux aussi vivre leur entrée en Carême, c'était un mercredi des Cendres. Il fallait prêcher, mais tout ce qu'on m'avait toujours dit sur ce qu'était le carême, ne fonctionnait pas là-bas. Il faut jeûner pour partager. Mais c'est ce qu'ils font déjà tous les jours vu la précarité de leur situation. Je découvrais que cette conception-là du carême était bien occidentale, c'est-à-dire était possible à vivre quand tout allait bien. C'était donc une vision trop restrictive. Le carême signifiait donc autre chose.

Et si c'était tout simplement le fait d'oser nous rappeler que nous sommes toutes et tous des êtres mortels, qu'il y a une limite au bout de notre vie terrestre, une échéance par laquelle nous passerons. La vie nous a été donnée. Notre vie s'inscrit dans un temps, nous le croyons immortel mais ce temps donné est court, bien trop court. Il n'y a pas de temps à perdre pour vivre, mais vivre intensément. Le Christ, ce soir, nous fait le cadeau de 40 jours pour redécouvrir ce qui est essentiel, pour nous désencombrer de ce qui nous alourdit, de ce qui nous empêche de devenir ce à quoi nous sommes appelés, c'est-à-dire nous-mêmes. 40 jours pour retrouver le sens de vivre notre vie, pour nous recentrer sur notre condition mortelle : « souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Au-delà du caractère tragique de ces mots, les cendres que nous recevrons dans un instant sont là pour nous rappeler que sous nos cendres, il y a des braises qui ne demandent qu'à être attisées pour devenir à nouveau feu pour soi, feu pour l'autre. Mais cela n'est possible que si nous prenons véritablement conscience que nous ne sommes pas Dieu et donc bien des êtres mortels désireux de réaliser leur vie.

Le cadeau de Dieu : 40 jours. 40 petits jours pour revenir à ce qui fait notre essence. Et ne voulant pas nous laisser désemparés face à un tel chemin, le Christ nous propose des moyens : le jeûne, l'aumône et la prière. Ils sont des moyens et non des fins puisque la finalité de ces 40 jours, c'est la conversion : conversion des coeurs, conversion de vie. A chacune et chacun, dans le secret de son être à trouver les moyens qui lui permettront d'atteindre une telle fin ; si le Christ nous en propose trois, il y en a encore bien d'autres, à nous de les découvrir et de choisir. 40 jours, c'est peu ; une vie aussi c'est peu. N'attendons pas demain pour nous convertir. La conversion, c'est ici et maintenant. Alors et alors seulement, nous vivrons pleinement. Si le carême, c'est vraiment cela, c'est joyeusement que je vous le souhaite extraordinaire. Amen.

7e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 1999-2000

Mc 2, 1-12

Imaginez-vous un instant vous trouvant dans la salle de consultation de votre médecin traitant. Vous ne vous sentez pas bien depuis plusieurs jours et vous décidez finalement d'aller le voir. Vous lui expliquez ce que vous ressentez et plutôt que de vous ausculter, de prendre votre dossier, il vous dit tout simplement : « mon enfant, tes péchés sont pardonnés ». Moi en tout cas, à votre place, je réagirais sans doute comme les scribes de l'évangile et me poserait la même question : « pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème » et j'ajouterais également : « c'est quoi ton problème, pour qui te prends-tu ? Je suis venu chez toi pour que tu t'occupes de mon corps pas de mon âme. Ca ce n'est pas ton problème, mêles-toi de ce qui te regardes ».

En cette fin de vingtième siècle, je crois ma réaction assez normale : en quoi mes péchés sont-ils la cause de ma souffrance physique ? Nous avons dissocié les deux. Cependant, il n'en allait pas de même du temps du Christ. En effet, pour les juifs de cette époque, péchés et souffrances ne font qu'un. Si vous souffrez, c'est parce que vous êtes pécheur. Et d'ailleurs, plus vous souffrez, plus votre souffrance doit être grande. Une telle conception de la souffrance déculpabilise évidemment très fortement l'entourage. Si tu as mal, tu n'as qu'à t'en prendre à toi-même puisque ta souffrance est le prix de ton péché. Et si ton handicap est de naissance, tu payes simplement pour le péché de tes parents. Rappelons-nous l'histoire de l'aveugle-né. Heureusement pour nous ce type de théologie, de discours sur la souffrance n'est plus de mise. La souffrance est un mal qu'il faut combattre à tout prix. Rien ne peut justifier la douleur physique. Cette dernière se doit d'être éradiquée par tous les moyens disponibles. Et pourtant, je crois pouvoir affirmer que nous sommes allés trop loin dans la séparation du corps et de l'esprit. Ils ne sont pas aussi dissociés et Descartes, grand philosophe qui a marqué notre culture, s'est sans doute trompé à ce sujet. L'âme et le corps forment le tout que nous sommes. Il fallait donc que Jésus guérisse l'âme, la prison intérieur du paralysé pour que ce dernier puisse se remettre à marcher sur le chemin de sa propre route.

Pour ce faire, et c'est ce qui est sans doute assez surprenant dans notre évangile de ce jour, c'est que Jésus ne fait pas de grands sermons. Il ne prêche pas la foi sous la forme d'un sermon comme je le fais pour le moment, il la voit. C'est par un regard, un simple regard que le Christ annonce la Parole. Pas de mots, peu de mots, juste un regard. Un regard qui permet de percevoir ce qui est de l'ordre de l'invisible, de l'indicible. Un regard qui va au-delà des mots pour comprendre et apprécier un geste. En effet, Jésus voit quatre hommes qui vont jusqu'à percer le toit d'une maison pour lui présenter un des leurs. Pas un mot dans ce récit, simplement une conviction de foi : l'homme-Dieu qui annonce la Parole peut guérir un paralysé et le mettre debout d'abord vis-à-vis de lui-même puis des autres. Et l'homme alors s'en va, prend son brancard et sort devant tout le monde. De cet homme, nous ne savons rien si ce n'est qu'il était paralysé. Nous ne connaissons même pas son nom. Peu importe d'ailleurs ou peut-être tant mieux. Parce que cet homme, ce paralysé, c'est sans doute chacune et chacun d'entre nous. Nos paralysies sont elles aussi nombreuses et nous empêchent d'avancer sur le chemin de nos destinées. Nous en avons hérité certaines, d'autres nous les avons acquises tout au long de notre vie. Petit à petit, elles nous encombrent jusqu'à ce que nous fassions du surplace. Seul nous ne pouvons plus nous en sortir. A l'image du paralysé de l'évangile, tournons-nous alors vers celles et ceux qui nous entourent et demandons-leur en toute humilité de nous porter, de nous accompagner sur cette route nous conduisant au Christ. Il s'agit d'une question de foi. Jésus est là pour nous permettre de nous débarrasser de tout ce qui nous empêche de devenir nous-mêmes, c'est cela aussi le péché.

Si nous le voulons, si nous crevons notre toit intérieur, le Fils de Dieu s'adressera également à nous par ses mots : « mon enfant, tes péchés sont pardonnés. Lève-toi ». Amen.