19e dimanche ordinaire, année C

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Maître, serviteur, ces mots reviennent souvent dans l'évangile de ce jour. Si ce n'est pas spontanément un vocabulaire que nous aimons, surtout en ce temps de vacances, cela vaut cependant la peine de s'arrêter pour en chercher le sens.

Jésus est sur la route de Jérusalem et il va vers sa passion. Ses paroles s'adressent à ses disciples qui doivent se préparer à son départ. En l'absence de Jésus, après sa mort, ils devraient être en attente, préparer l'établissement du Règne de Dieu, qui viendrait en son temps.

Avant donc de quitter ses disciples, Jésus leur avait dit : « Soyez comme des gens qui attendent leur maître. » Et il était parti. Il leur avait demandé de rester en tenue de service, de garder leurs lampes allumées. Il s'agissait donc pour eux de veiller et d'attendre activement . Les premières communautés chrétiennes ont espéré avec impatience un retour de Jésus. Elles étaient persuadées que le Seigneur reviendrait bien vite, qu'il ne tarderait pas trop. Il ferait lui-même justice et rendrait à chacun selon sa conduite. Cet espoir les a beaucoup aidé pendant les temps difficiles de la persécution. Il était une condition indispensable au soutien de leur persévérance. Mais avec les siècles, l'absence durait beaucoup plus que prévu et ses effets commençaient tout doucement à se faire sentir.

Comme le Christ ne semblait pas revenir, certains ne croyèrent plus à son retour, d'autres cherchèrent ailleurs. Plusieurs rêvaient aussi de recréer ici, dès maintenant, ce monde pacifié où il était allé. Ils cherchaient un peu à établir le paradis sur terre. Alors, pour cela ils se mirent à préciser, en son nom, des lois et des codes de morale. Ils imposèrent des règles de foi avec un pouvoir fort, qui pourrait s'exprimer au nom du grand Absent. Ainsi parviendraient-ils à resserrer les liens et à redorer un peu le blason du petit troupeau restant.

Oui, mais voilà, peut-être oubliait-on trop vite qu'il avait dit : « Restez en tenue de service et la lampe allumée » Alors, il faudrait, par delà nos prudences, nos craintes, nos manques de foi, devenir serviteurs comme il l'avait été lui-même. Hommes du XXème siècle nous savons bien que la fin du monde n'est pas pour bientôt et qu'à moins d'une catastrophe écologique, notre monde moderne peut toujours évoluer encore pendant bien des siècles. Il nous faudrait donc éclairer nos pas vers l'avenir à la lumière de son message, l'Evangile.

Tout d'abord ce maître attendu et tardant à venir est quelqu'un de surprenant : « Heureux les serviteurs que le maître trouvera ainsi en train de veiller. Amen, je vous le dis : c'est lui-même qui prendra la tenue de service et les servira chacun à son tour. » Avez-vous déjà vu un maître qui sert son serviteur ? Un maître qui, rentrant de voyage prend lui-même la tenue de service et sert son domestique ? Aucun maître sur terre n'agit comme cela.

Pourtant Jésus est capable de proposer un tel comportement. Alors que ses disciples se disputaient pour savoir qui était le plus grand, il leur déclare : « Je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert » En une autre occasion, il dira encore : « Le Fils de l'Homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ». Et en effet, au soir du jeudi-saint, il se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge qu'il noue à sa ceinture. Il verse de l'eau dans un bassin et commence à laver les pieds de ses amis et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. « C'est un exemple, dit-il, que je vous ai donné ». Nous avons donc un maître qui se fait serviteur de ses serviteurs. Voilà pourquoi il nous demande de rester en tenue de service. Puisque lui-même a vécu le service jusqu'à la mort, jusqu'à donner sa propre vie, nous pouvons lui ressembler lorsque nous nous faisons serviteurs et rendons service à ceux qui nous entourent. C'est l'occasion pour nous de nous demander si nous sommes comme lui d'abord et avant tout des serviteurs ? Sommes-nous aussi des veilleurs ? « Soyez comme des gens qui attendent » nous a-t-il dit.

Mais justement qui peut avoir encore aujourd'hui le temps d'attendre ? Le temps n'est-il pas de l'argent ? Et actuellement n'est-ce pas le temps qui coûte le plus cher ? En économie, ne sont-ce pas les délais qui sont les plus ruineux ?

Il est important pour nous chrétiens de ne plus confondre l'attente et l'impatience. L'attente du Royaume n'est pas celle d'un départ de T.G.V. ! Elle est davantage un c½ur en désir plutôt que la peur d'être en retard. Celui qui attend, c'est celui qui, regardant autour de lui, trouve encore un peu d'espérance et intensifie celle-ci d'un grand désir.

Ainsi nous verrions autour de nous et en nous, tant de gestes d'amour, de luttes pour la justice, pour la paix et l'entraide, pour la solidarité, tant de passions pour l'homme, pour son respect, pour sa grandeur que nous nous écrierions : « Mais le Seigneur est déjà là et nous ne l'avions pas reconnu ! » Nous le decouvririons présent et agissant, à travers tant d'hommes et de femmes au c½ur droit et sincère, à travers nous aussi ! Il est là présent et agissant dans le monde et dans les chrétiens, par son Esprit.

28e dimanche ordinaire, année C

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Il y avait dix lépreux, exclus et rejetés par la société. Attention : contagieux !

Au temps de Jésus, dans la pensée juive, la maladie était signe du péché. Celui qui est malade est déclaré impur. Il est de ce fait temporairement exclu de sa communauté. En raison de son aspect horrible et hideux, La lèpre est presque l'expression parfaite du péché. Ces dix lépreux sont tenus en dehors, à l'écart de la vie sociale. Ils sont « excommuniés » C'est d'ailleurs à distance qu'ils s'adressent à Jésus et s'écrient : « Prends pitié de nous ».

Jésus ne supporte pas que la Loi, celle de Dieu son Père, soit ainsi détournée de son vrai but. La loi divine est une loi d'alliance. Elle est promulguée pour rapprocher les hommes de Dieu et les rapprocher entre eux. Elle est donnée pour que tous vivent d'amour. Et voici que dans les faits, cette loi condamne, exclut ceux qui ne peuvent supporter ses exigences. C'est pourquoi Jésus guérit les lépreux, au nom même de son Père.

Neuf d'entre eux sont purifiés et vont se montrer aux prêtres, pour être officiellement reconnus par eux et déclarés purs, afin de réintégrer leur communauté humaine. Le dixième ne se rend pas chez les prêtres. C'est un samaritain, un étranger, étranger surtout à la loi juive, considéré comme un hérétique. Pourtant lui seul fait demi-tour pour venir dire sa gratitude. Lui seul glorifie Dieu et rend grâce. Il se prosterne au pied de Jésus, reconnaissant en lui l'envoyé du Père. Lui seul va participer au salut offert par le Christ. Même s'il n'y est pour rien, s'il n'a aucun mérite, il vit déjà par la foi : « Ta foi t'a sauvé » lui dit Jésus.

Au temps de Jésus, il y avait dix lépreux, rejetés par tous. Et aujourd'hui, dans notre société actuelle, je vois tant d'exclus : Malheur à ceux qui sont cosovarts en ex-yogoslavie, arabes chez nous, jeunes à la rue, demandeurs d'asile en Belgique, immigrés refoulés, vieillards isolés, chômeurs de longue durée, enfants abandonnés, drogués en perdition ou victimes du sida. Et que dire de ceux qui n'existent même pas, rejetés dans l'oubli et l'indifférence. Ainsi donc, il y a encore tant d'exclus que nous croisons chaque jour sur le bord de nos routes, sans peut-être même les remarquer.

Au temps de Jésus, il y avait dix lépreux exclus par leur Eglise. Prenez garde, pécheurs ! Et je vois aujourd'hui, tous ceux que notre Eglise exclut elle aussi : celles et ceux que nos lois, nos exigences morales, nos rigueurs actuelles tant de fois répétées sur la contraception, sur la vie du couple, sur les chrétiens qui doutent et qui cherchent un sens à donner à la vie, sur les théologiens qui parlent autrement, tous ceux-là qu'avec l'autorité religieuse nous rangeons parmi les pécheurs et nous mettons au ban de notre société bien pensante. Et je me dis qu'au nom de Dieu son Père, Jésus aujourd'hui les guérirait encore, au risque même de le payer encore cher. C'est vrai qu'autrefois, il l'a payé très cher ! En effet, les prêtres et les lévites de Jérusalem, les docteurs de la loi juive ne le lui ont pardonné. Ils l'ont considéré comme un lépreux, comme un pécheur, un scélérat, un contagieux. Ils l'ont chassé de la ville sainte, accroché à une croix. Aujourd'hui, n'est-ce pas à nous à continuer ce qu'Il a fait, à ½uvrer efficacement pour plus de justice, de respect des droits humains, pour une réinsertion de tous ceux qu'une société inhumaine, dans laquelle nous tous plus ou moins impliqués, rejette. Même si cela nous en coûte. Quelle serait belle alors l'Eglise du Christ, quand des hommes malheureux et rejetés pourraient ainsi lui dire leur merci.

34e dimanche ordinaire, année C (Christ Roi)

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Au cours des dernières décennies, le système monarchique a connu des vicissitudes et même, dans certains pays du monde, des reculs considérables. N'est-il pas un peu vieillot, sinon inconvenant, de maintenir la fête du Christ en tant que roi de l'univers ?

Il y a, en effet, une façon tout humaine d'envisager la royauté du Christ qu'il faut s'empresser d'éliminer. Elle consiste à comparer Jésus-Christ aux puissants de ce monde qui possèdent domination, honneurs et richesses. Jésus a toujours refusé pour lui-même cette sorte de royauté. Rappelez-vous, après la multiplication des pains, il s'esquive lorsque la foule enthousiaste cherche à en faire son chef et son roi.

Et cependant, les évangiles l'attestent fermement : Jésus est roi. Voilà qui est surprenant ! car il n'a rien d'un roi. On le disait le Très-Haut, mais il fut le Très-Bas. Une étable pour naître et pas même une pierre où reposer la tête. Sa cour, n'en parlons pas : des petits, des sans grade, des bergers, des pécheurs, des lépreux, et pour compagnons des pêcheurs. Aux jours de sa souffrance, son sceptre est un roseau. Sa couronne est d'épines. Son grand manteau royal est rouge de son sang. Son trône est en fin de compte une croix. Et le peuple qui, voici quelques jours l'acclamait, cette regardait en silence, et les puissants ricanaient, et les soldats se moquaient. Seul un brigand comprend. C'est son dernier compagnon et son premier invité : « Aujourd'hui, avec moi tu seras dans mon Royaume »

.En quoi donc et comment Jésus peut-il être roi ? Le récit de Luc, que nous venons de lire, n'est pas un simple reportage sur les derniers moments de la vie de Jésus. Le langage des divers personnages montre que nous sommes devant un enseignement sur l'importance de la croix. Tout d'abord les adversaires de Jésus ne comprennent rien. Pour eux, la croix est un échec qui vient sceller les échecs de la vie du Nazaréen. « Il en a sauvé d'autres ». Beaucoup ont été témoins des faits et gestes de Jésus. Mais ne croyant pas en lui, ils n'ont vu dans les miracles et les signes opérés par le Christ que l'exercice d'un don de guérisseur.

D'autres ont été déçus. Ils espéraient avant tout un Messie qui serait un chef politique, qui redonnerait à Israël l'éclat du royaume de David, la magnificence du règne de Salomon. Et Jésus ne leur a pas apporté ce genre de salut.

Une dernière chance lui est laissée : « qu'il se sauve lui-même, s'il est le messie de Dieu. » Puisqu'il prétend être l'élu du Dieu, il n'a qu'à se détacher de la croix. Ce sera alors vraiment la preuve de sa messianité. Tout le monde sera d'accord pour faire de lui un chef, le « roi des juifs », et obéir à sa politique. L'occupant romain pourra être chassé et le royaume davidique reconstruit. Si les adversaires de Jésus ne comprennent rien au mystère de la croix, par contre Luc propose aux croyants une autre lecture, celle de la foi, que l'on pourrait dire symbolisée et exprimée par l'attitude d'un des malfaiteurs, celui que l'on a appelé le bon larron.

Si Jésus a sauvé des malades et des infirmes c'est en conformité à la volonté du Père. « Il en a sauvé d'autres », mais en vue de manifester par ces signes la bonté et la miséricorde divines envers tous. « Lui, du moins, Il n'a rien fait de mal » et pourtant il est condamné. S'il ne se dérobe pas c'est pour accomplir jusqu'au bout la volonté de Dieu son Père et sauver ainsi tous les hommes. La croix devient la preuve par excellence de la messianité de Jésus. Par elle le royaume est offert à tous.

Ainsi le Royaume de Dieu est inauguré par le pardon et le premier bénéficiaire en est un malfaiteur. Tel est le point de départ de l'accomplissement total de toute chose, selon l'expression de saint Paul

Un pardon, c'est peut-être pas grand chose, mais c'est un simple pas qui fait avancer la personne humaine, si perverse soit-elle, vers plus d'humanité, un pas qui fait avancer l'humanité vers son accomplissement. Et Luc d'ajouter encore une précision importante. Certains chrétiens de son temps pourraient penser que le salut n'est que pour tout de suite, qu'il est seulement pour plus tard, au moment du retour du Christ, « quand il viendra comme roi », c'est-à-dire à la fin des temps. Mais l'évangéliste insiste : c'est aujourd'hui que ce salut est donné à tous, à commencer par celui qui reconnaît ses torts et accepte d'être pardonné. Nos réconciliations entre nous, aujourd'hui, ne sont-elles pas le plus sûr chemin vers la paix et l'accomplissement du royaume de Jésus ?

34e dimanche ordinaire, année C (Christ Roi)

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne ». De nombreuses légendes ont été écrites sur ce voleur repenti. L'une d'elles fait de lui, une sorte de Robin des Bois qui volait les riches pour redistribuer le fruits de ses larcins aux pauvres de sa région. Mais la plus belle d'entre elles, est sans doute celle-ci. Lors de leur fuite en Egypte, au début de la vie de l'Enfant-Dieu, Joseph, Marie et Jésus, furent attaqués par une bande de voleurs. Le fils du chef fut ébloui par la bonté qui émanait déjà de l'enfant, il refusa de porter la main sur eux et décida de sauver ainsi toute la famille. Prenant l'enfant dans ses bras, il lui dit : « enfant béni, si un jour j'implore ta miséricorde, rappelles-toi de moi et n'oublies pas ce moment-ci ». C'est ce jeune voleur qui rencontra Jésus bébé, nous dit la légende qui est celui qui se repent au calvaire. Et cette fois, c'est le Christ qui le sauve. Il n'avait pas oublié.

Une légende, une douce légende pour nous dire tout simplement ce matin (soir), en ce dernier dimanche de notre année liturgique, qu'il ne faut pas désespérer, qu'il est toujours temps, même en des temps apocalyptiques. Temps pour quoi, me direz-vous ? Un temps pour se convertir. Il n'est jamais trop tard quand il s'agit de Dieu. Au cours des étapes de nos vies, nous avons parfois l'impression que nous avons raté des marches, que nous sommes passés à côté d'occasions qui ne se sont jamais représentées. Etait-ce par crainte, par manque de courage, par aveuglement, par trop de préoccupations ? A chacune et chacun d'y répondre dans le silence de son coeur. Et nous pouvons le regretter, notre vie aurait sans doute été autre. Comme le dit le philosophe, nous ne nous baignons jamais deux fois dans la même eau de la rivière. C'est passé, c'est passé et tant pis. Si ceci semble être vrai pour la vie, il en va, d'après l'évangile de ce jour, autrement pour Dieu. Nous ne sommes jamais devenus trop âgés. Tant que le souffle de vie est en nous, même la dernière seconde, il est toujours temps pour se tourner vers le Christ. Comme si Jésus nous disait, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Et quelle espérance : « aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ».

Ne perdons jamais espoir, ni pour nous, ni pour celles et ceux qui nous entourent, tout peut arriver, même au dernier instant nous dit Jésus. La conversion, cela ne se commande pas. Nous pouvons toujours nous laisser surprendre pour vivre un jour dans ce Paradis promis. De celui-ci nous savons bien peu de choses, si ce n'est que c'est un mot persan qui signifie, un jardin entouré d'une muraille. Quand un roi perse souhaitait offrir certains honneurs à un de ses sujets, il faisait de lui « un compagnon de jardin », c'est-à-dire que cette personne était élue pour se promener avec le roi dans le jardin. Quel honneur, quel moment de bonheur de pouvoir passer quelques instants avec son roi pour le rencontrer dans cette intimité relationnelle. Et voilà une tradition royale persane, traduite en invitation royale mais divine cette fois. Christ-Roi, que nous célébrons aujourd'hui, nous convie, sur le bois de nos croix respectives, à un jour, prendre place au Paradis. De la sorte, Jésus nous invite à quelque chose de plus grand encore que la vie éternelle. Il nous promet, tout simplement, de venir partager son chemin divin pour le temps de l'éternité. Il fait de nous ses propres « compagnons de jardin », comme si, pour lui, une promenade au Paradis, c'était à jamais de vivre pleinement de cette vie divine à laquelle toutes et tous nous avons été appelés. Comment mériter un tel honneur, sommes-nous en droit de nous demander ? Simplement. Tout simplement. En nous tournant vers Jésus, en faisant ce chemin intérieur de conversion de le reconnaître pleinement comme Fils de Dieu. Alors, en choeur, nous pourrons lui chanter : « Jésus, souviens toi de moi, quand tu viendras inaugurer ton Règne ». Amen.

1er dimanche de Carême, année C

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps du Carême
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Permettez-moi de râler quelques instants. Foutu Carême. Nous voilà reparti pour 6 semaines de privation, d'épreuves, d'objectifs à atteindre. Un bol de riz par ci, pas de chocolat par là, j'en passe et des meilleures. C'est vrai quoi, Jésus, d'accord il a été tenté dans le désert pendant 40 jours. Ca n'a pas du être rose tous les jours, se faire tenté comme il s'est fait tenté c'était pas évident. Mais enfin, il n'a du le faire qu'une seule fois dans sa vie. Alors que moi, c'est mon 32ème Carême, 32ème fois que je suis obligé de vivre cette traversée du désert, de me priver, de faire un effort, d'être gentil avec les autres. Et si vous êtes plus âgé que moi, je vous plains encore plus. Quand je pense que ma grand-mère va vivre ce Carême pour la 91ème fois. J'en ai les larmes aux yeux, même s'il paraît que les conditions de privation sont plus souples après 60 ans, en Belgique en tout cas, selon José Lhoir. Plus que 28 Carêmes à attendre un assouplissement.

Oui mais finalement, est-ce que le Carême est vraiment le moment de l'année qui m'est offert pour râler un bon coup ou bien y-a-t'il autre chose. L'an passé, à la même époque je me trouvais au sud du Rwanda dans un camp de réfugiés du Burundi. Ils étaient plus ou moins 500 jeunes de 15 à 25 ans. L'ONU leur donnait une ration de nourriture par jour : 120 grammes de haricots et c'était tout. Ils avaient tout perdu. Lorsque l'on m'a demandé de célébrer le Mercredi des Cendres avec eux, je me voyais mal commencer à parler de privation, de jeûne et d'abstinence. Non le Carême signifie autre chose. Surtout quand je les entendais chanter avec un tel plaisir, je les voyais rayonner de bonheur parce qu'ils se mettaient en route pour Pâques. Ils ont donné sens aux six semaines que nous sommes invités à vivre. Reprenons alors ensemble les diverses tentations de l'Evangile.

Le démon dit : "si tu es le Fils de Dieu ordonne à cette pierre de devenir du pain". Jésus refuse de jouer au magicien. Il ne sera pas le David Copperfield de la Trinité. Il ne pouvait accepter cela car il a pris notre condition humaine sans protection sans pouvoir spéciaux. Il ne fallait pas qu'il devienne un surhomme. Un surhomme n'aurait pas pu nous dire : "Viens, suis-moi". Cela aurait été au-delà de nos forces. La conversion par la magie, c'est une forme de pot-de-vin pour vous faire croire. De cela, le Christ n'en veut pas. Non à la conversion par la corruption. La rencontre avec le Père, doit se vivre en vérité. C'est le coeur qui est atteint non un sentiment éphémère.

La seconde tentation pourrait s'intituler la tentation du compromis. C'est comme si le démon lui disait : J'ai tous ces gens sous ma coupe. N'exige pas trop d'eux. Faisons un affaire ensemble. Juste un petit compromis avec moi, et les hommes te suivront et tu en feras ce que tu voudras. Le compromis, s'il y bien une nation qui vit de compromis c'est la nôtre. Au regard des valeurs humaines, le compromis permet à l'humanité de vivre dans une certaine sérénité. En termes de couleurs, la tendance humaine est de voir les choses en gris, alors que pour le Christ, la Vérité doit être vécue comme blanche ou noire et pas entre les deux. Il n'y a pas de compromis possible entre le bien et le mal. Nous sommes tout simplement appelés à aimer, oui mais à aimer sans condition, à donner l'espace à l'autre pour que lui aussi puisse exister.

Enfin la troisième tentation peut se résumer à la tentation d'offrir des sensations. Le sensationnel plaît toujours, il fait chavirer, il donne du piment à l'existence, c'est un peu le cancan à mille francs. Le Christ avait cependant compris que le sensationnel, même s'il est facile à réaliser, ne dure pas dans le temps. Du sensationnel on s'en lasse, et ce n'est sans doute pas pour rien que les journaux qui s'en délectent se voient obliger d'inventer chaque semaine des histoires pour garder leur public. De cela, le Christ n'en veut pas.

Pas de corruption, pas de compromis, pas de sensation : voilà le sens du Carême. Un appel, un chemin à retrouver le sens premier de notre humanité : aimer, aimer en vérité. Amen

29e dimanche ordinaire, année C

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Elle avait tout pour être heureuse et d'ailleurs elle l'était. Il y a quelques mois, elle s'en est allée sur la pointe des pieds, trop tôt c'est vrai. Mais elle était tellement sereine, en paix, avec elle-même et avec Dieu malgré le fait qu'elle aurait aimé voir la vie, sa vie continuer. C'est un soir d'automne que la nouvelle est tombée, froide, brutale, comme un coup de poignard au coeur de son être et un filet de sang qui s'écoule peu à peu jusqu'à l'épuiser. Est venu le temps de la révolte, du cri de sa souffrance, du pourquoi « moi ». Sa prière fut d'abord une plainte douce, vite transformée, il est vrai en colère. Et puis, lentement, est venu le temps de la supplication, la demande insistante pour que tout puisse changer, revenir comme avant. Elle y croyait. Elle espérait. Elle refusait de perdre courage et continuait à désirer, au plus profond de son être, peut-être à ce que nous appelons un miracle. Mais ses forces continuaient de la quitter peu à peu. Elle demanda, elle supplia, elle implora, elle persévéra. Rien n'y fit et face à cette demande, un silence, un profond silence, comme l'écho d'une absence. Dieu semblait si loin, Dieu semblait si sourd. L'histoire que je vous raconte ce soir (matin), je ne l'ai pas inventée et je crois que de nombreuses personnes dans cette assemblée pourront y mettre un visage, un prénom, différent de celui-ci de mon histoire. Et cela importe peu d'ailleurs puisque mon histoire se conjugue au pluriel. Elle cria jour et nuit, comme la veuve de l'évangile. Rien n'y changea. Puis un soir, elle s'arrête presque par hasard. Elle n'a jamais su pourquoi. Elle reprit lentement conscience de la respiration de ce qu'elle était ; et qui était de lâcher prise, de s'abandonner mais pour mieux se recevoir. J'ai vécu, me dit elle, l'expérience merveilleuse de la prière, c'est-à-dire ce mouvement qui descend de la tête vers le coeur et qui découvre quelque chose de mon être. Mais aussi ce mouvement des entrailles jusqu'au coeur. L'expérience de l'émotion, d'un frémissement sensible qui s'apaise et se purifie pour devenir tout amour. A partir de ce jour, sa vie fut tendresse, oui, vraiment tendresse. Elle avait décidé d'ouvrir les yeux pour se nourrir des mille et une petites merveilles de la vie, de se laisser surprendre par la beauté des gestes simples. Elle n'attendait plus rien mais elle reçut tout jusqu'à ne plus rien regretter. Elle se rendit compte que sa prière ne fut pas vaine ; oui, elle avait été entendue. Oh Dieu, ce Dieu qu'elle rencontrait dans ses moments intimes n'avait pas changé le cours ni de son histoire, ni de sa maladie. Par contre, il se révéla à elle de manière inattendue, là où elle ne l'attendait jamais, en des êtres qui l'entouraient, dans tout ces gestes d'amitié échangés. Dieu l'accompagnait, la soutenait, lui tenait tendrement le bras, disait-elle. Dieu se révéla à elle, comme jamais il ne l'avait fait auparavant. J'étais aveugle et aujourd'hui, enfin, je vois. Regardez, confia-t-elle en désignant ce qu'elle appelait le « mystère de l'océan ». Nos yeux ne voient que la surface de l'eau. Mais dessous se cachent de vastes profondeurs et des merveilles à peine imaginables. C'est la même chose quand nous ouvrons les yeux sur la vie. Dans notre vulnérabilité nous osons aller sous la surface pour apercevoir le coeur de l'être rencontré. Nous n'avons plus rien à perdre, seulement tout à gagner. L'impression d'absence divine s'est peu à peu transformée en un bruit joyeux de sa présence révélée dans cette multitude d'attitudes offertes en vérité, dans ces regards, sourires. A partir de ce moment-là, il n'y avait plus besoin de se cacher. Vous êtes beau, me dit-elle en fermant les yeux. Maintenant, je ne vois plus que cette beauté intérieure. Et je ne regrette rien, car ces derniers mois, toutes les rencontres que j'ai vécues l'ont été en vérité. Dieu était avec moi.

Merci à toi, femme de mon histoire, toi qui a vraiment existé, toi qui fut si belle dans ta mort, de nous rappeler par delà la vie éternelle que Dieu se révèle à nous dans tous ces petits événements qui nous font porter la vie. Grâce à toi, nous découvrirons peut-être et plus souvent que nous ne le pensons, combien sont vraies les paroles de l'Apocalypse(3:20) : « Je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi ». Puissions-nous entendre au creux de notre silence, Celui qui frappe à notre porte et s'invite en nous. Amen.

29e dimanche ordinaire, année C

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

« Il faut toujours prier sans se décourager » nous dit Jésus.

C'est facile à dire. Comme si l'on obtenait toujours ce qu'on demande !

Et j'entends les prières des malades qui ne guérissent pas, de tous ces infirmes qui vont à Lourdes ou à Banneux dans l'espoir d'une guérison et qui reviennent aussi handicapés qu'avant ! J'entends les demandes de ces jeunes ou moins jeunes qui subitement sont atteints par un cancer ou arrivent en face terminale ! J'entends la plainte de tous les malades du Sida !

J'entends le cri de révolte des parents devant leur enfant mourant tout jeune, à la suite d'une leucémie ! J'entends l'appel au secours de toutes celles et de tous ceux qui ne trouvent plus de sens à leur vie et sont tenté de se supprimer !

J'entends aussi la détresse de tous ceux que les guerres ou les restructurations d'entreprises et les délocalisations, laissent pour compte au bord des routes, de tous ceux qui n'ont plus de place dans la société, pas d'emploi, pas de toit et sont sans abri !. J'entends la plainte de ceux qui luttent pour plus de justice, pour la liberté et dont le combat est toujours à recommencer !

Comment ne pas laisser tomber les bras quand Dieu ne répond pas ? quand il semble rester sourd à nos cris et à nos supplications ? Quand Dieu se tait ! C'est déjà une vieille histoire que celle du silence de Dieu ! Déjà, tout au long de l'Ancien Testament, les croyants s'étonnent de son mutisme. Les prières et les psaumes sont l'écho de cet étonnement : « Jusques à quand, Seigneur, nous oublieras-tu ? jusqu'à la fin ? N'entends-tu pas le cri de ceux qui te supplient ? Resteras-tu sourd à notre appel ? » Ps 12. Ou encore « Est-ce que Dieu oublie d'avoir pitié, ou de colère ferme-t-il ses entrailles » Ps.76.

Pour justifier le silence apparent de Dieu et rendre compte, malgré tout, de sa foi et de sa confiance, la tradition biblique a forgé le thème du « Jour du Seigneur » Le croyant doit rester patient et garder courage car Dieu va intervenir, sans tarder, pour établir son règne. Il va même régner sur les nations païennes et le monde entier, d'où le « jour du Seigneur » sera aussi le « jour du jugement »

Au temps de Jésus, cette question du silence de Dieu était aussi bien présente dans la pensée des juifs pieux. Beaucoup attendaient une intervention divine, qui ne semblait pas venir, beaucoup espéraient la venue d'un « messie » qui chasserait les romains et établirait un règne de Dieu ! Comme souvent, Jésus répond à cette question en racontant une histoire, une parabole, celle des démêlés d'une veuve avec un juge, peu pressé à rendre la justice.

Malgré la mauvaise volonté du juge, une faible femme obtient justice par son opiniâtreté. Dans la pensée juive, la veuve est le symbole de la faiblesse. Par sa ténacité, elle a gain de cause auprès d'un juge véreux. A plus forte raison ceux qui sont aimé de Dieu, lui qui est Juste, se feront-ils écouter dans leur prière.

Un temps de crise est donc évoqué ici. Les élus crient vers Dieu, sans comprendre le retard pris par Dieu à rendre justice. C'est donc de la part de Jésus un enseignement non seulement sur la prière mais aussi sur l'avènement du règne de Dieu.

Comme la veuve, il faut sans cesse revenir à la charge. Et puisque Dieu est bon, qu'il exauce sans tarder ses élus, le croyant ne doit pas se lasser de demander. Même s'il y a retard dans l'exaucement de la prière.

« Il faut donc toujours prier. » C'est Jésus qui parle comme si cela allait de soi ! Mais je l'ai vu partir au jardin de Gethsémani. A l'approche de la mort, il se mit à demander : « Père, fais donc que ce supplice s'éloigne de moi » Il n'eut pas de réponse et partit vers la croix Et quand il fut pendu au bois du supplice sa prière se fit plainte : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Il n'eut pas de réponse. Il mourut. Ainsi donc lui aussi s'est heurté au silence de Dieu. Plus tard, Luc a repris cet enseignement du Maître comme paroles d'encouragement à sa communauté chrétienne, ne comprenant pas que l'attente du retour du Seigneur soit si longue. Si, au bout d'un certain temps la veuve a réussi à se faire entendre par le juge malhonnête, à plus forte raison les croyants persécutés se feront-ils entendre, sans tarder, par le Père qui les aime. Il voulait par là ranimer l'espérance des chrétiens, malgré le silence apparent de Dieu. Le fidèle doit inclure dans sa prière l'acceptation du délai que Dieu s'octroie. Même s'il se heurte au silence divin, le disciple attend le Seigneur dans la foi. Alors, aujourd'hui je me suis souvenu de Moïse qui priait, au haut de la colline, les mains levées au ciel, pour avoir la victoire. Quand il levait les mains son peuple était le plus fort et quand il les baissait, ses ennemis l'emportaient. Mais, avec la fatigue, ses mains s'alourdissaient. Alors ses compagnons lui soutinrent les bras jusqu'à la fin du jour.

Et je me suis dit que, dans la prière, on ne peut parvenir à persévérer seul. Mais qu'ensemble, qu'en communauté, qu'en Eglise on peut se soutenir mutuellement les bras, pour les élever vers le Père jusqu'à ce qu'il nous aide.

Fête de la Pentecôte

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps de Pâques
Année liturgique : A, B, C
Année: 1997-1998

Dieu a créé le monde en se retirant, écrivait Holderling, poète allemand du siècle passé. Jésus est venu en notre monde pour partager notre condition humaine et nous montrer un chemin de divinité, puis, lui aussi, comme son Père, s'est retiré. Père et Fils, main dans la main, ont commencé quelque chose et puis, ils nous laissent à nos solitudes les plus profondes. Nous pourrions être désemparés, attristés de cette forme d'abandon divin. Cela ne serait encore rien, mais en plus, ils ont le culot de nous prétendre que c'est comme cela que cela devait se passer, que c'était programmé pour que quelque chose d'autre puisse advenir : l'Esprit.

Déjà tenter de comprendre le Père et le Fils pour pouvoir entrer en relation avec eux, n'est pas si facile mais nous mettre en présence de cette troisième personne de la divinité complique encore un peu plus notre affaire. Sans pour autant le réduire à ces dimensions, l'Esprit auquel nous croyons, cet Esprit de la Pentecôte que nous célébrons, est force divine et souffle de Dieu. Il vit en nous. Il a sa source en Dieu et vient se reposer au plus profond de nous-mêmes là où les mots n'ont plus de sens puisque nous naviguons dans les eaux du ressenti de la foi. Il est là et comme toute force, il nous donne des ailes pour accomplir ce qui nous semble humainement tellement lourd. Il est cette source à laquelle nous allons puiser et qui nous fait faire ou dire des choses qui nous dépassent, comme si nous ne nous appartenions plus vraiment. Il nous invite à aller toujours au-delà de nous-mêmes. Il surgit en nous et nous étonnera toujours.

Cet Esprit reçu par les Apôtres et qui construit l'Eglise que nous formons est également souffle. D'abord souffle fragile, comme une brise légère. Dieu, le Père n'est plus au coeur de notre monde, mais son Esprit en est rempli. L'Esprit ne s'est jamais arrêté de souffler doucement, tendrement dans les petits signes, ô combien merveilleux de la vie, qui font toute la richesse d'une relation. Il devient de la sorte un lien possible entre nous autres êtres humains. Toutefois, je ne crois pas que l'Esprit, comme tel, puisse changer le cours des événements de manière radicale, comme par exemple permettre la guérison. Par contre, je reste convaincu qu'il se révèle au coeur de cette souffrance dans tous les gestes d'amitié, de solidarité qui se mettent en place autour de la personne en désarroi physique ou d'âme. Il donne la force, parfois surhumaine, de se battre pour vaincre cette maladie, ce manque de chance qui vous colle à la peau. C'est également ce même souffle léger qui susurre au creux de nos coeurs d'entrer en relation avec le Père ou le Fils. Il est en nous pour vivre de cette intimité divine dans les silences de ce que nous sommes. Par là, il donne vie à Dieu en nous. Ce sera alors notre décision personnelle d'y répondre de manière positive ou négative.

Hélas, les êtres que nous sommes, sommes souvent aveuglés ou sourds devant les signes visibles de l'Esprit. Nous sommes enfermés en nous-mêmes et nous ne permettons plus cette intrusion divine dans nos vies. Les barricades intérieures se mettent en place, plus solides les unes que les autres et il n'y a plus de possibilité d'évolution. Nous stagnons, voire même nous régressons. Or nous sommes des êtres créés en devenir. Pour nous permettre de continuer d'avancer sur notre propre chemin, l'Esprit se doit alors de souffler fort, beaucoup plus fort et nous sommes alors bousculés dans nos habitudes, rites, croyances et manière de vivre. Ce qui était établi pour nous se met à chanceler, vaciller et parfois ira jusqu'à s'écrouler. Ces changements radicaux nous mettent mal à l'aise, nous font peur et également mal. La seule manière de s'en sortir, c'est de continuer à faire confiance en l'Esprit puisque celui-ci donne vie.

Comment me direz-vous savoir si c'est vraiment l'Esprit qui a soufflé, lorsqu'il n'est plus brise légère mais bourrasque violente. Je crois qu'il n'y a qu'une seule réponse : laisser le temps au temps pour pouvoir être à même de décrypter les signes de l'Esprit et voir si la vie renaît au coeur de nos ruines. Pour ce faire, il faut être capable de s'arrêter. Or dans notre monde, nous courons, nous sommes pressés. La vie devient comme un paysage aperçu au travers d'une vitre d'un TGV, on a à peine le temps de l'apercevoir qu'on est déjà 10 kilomètres plus loin. En ce jour de Pentecôte, que l'Esprit vienne en chacune et chacun de nous pour reprendre le temps de le découvrir dans tous ces gestes qui donne vie. Amen.

1er dimanche de l'Avent, année C

Auteur: Berten Ignace
Temps liturgique: Avent
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

La figure de Jean-Baptiste est centrale dans la liturgie de l'avent : par là, l'Église fait retentir son appel dans le présent : « Préparez le chemin du Seigneur ». Selon Luc, Jean prêche en prenant appui sur le prophète Isaïe et en l'actualisant : « Comme il est écrit dans le prophète Isaïe », dit-il. De même, un peu plus tard, quand Jésus commence à prêcher, il va à la synagogue de Nazareth et ouvre le lire d'Isaïe pour en faire le commentaire : « L'Esprit du Seigneur est sur moi pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ». Comme croyants, nous sommes habités par une longue mémoire, des paroles et des textes reçus de la tradition, que nous relisons dans le présent, en les transposant dans notre propre temps. Nous leur permettons ainsi d'être des paroles vivantes qui viennent éclairer notre propre chemin.

Dans des temps difficiles, marqués par la déportation et l'exil, par la guerre ou par la domination et l'occupation étrangères, des prophètes, - Isaïe, repris plus tard par Baruch, puis par Jean, - prennent la parole nourrir une espérance, quand tout semble conduire au découragement voire au désespoir, quand tout semble dire qu'il n'y a plus rien à espérer. Chacun, en son temps et à sa manière, ouvre le présent sur un avenir offert par Dieu.

Isaïe comme Baruch invitent à garder confiance, car disent-ils, l'avenir reste ouvert : cet avenir appartient à Dieu, et Dieu est fidèle à ses promesses ; il va intervenir. Cependant, en reprenant les textes prophétiques et en les actualisant, Jean effectue un déplacement important dans la dynamique de l'espérance : « Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route... et tout homme verra le salut de Dieu ». L'espérance trouve sa source et sa force dans une confiance faite à la promesse de Dieu, mais elle prend corps dans une pratique qui contribue, de quelque façon, à la venue de Dieu.

Préparer le chemin du Seigneur est une responsabilité à la fois éthique et spirituelle. Les images utilisées par Jean évoquent des obstacles à la venue de Dieu : ravins et montagnes, passages tortueux et routes déformées... Ces obstacles, Jean en précise la nature. En effet, quand les auditeurs de cette prédication lui demandent : que nous faut-il faire ? celui-ci les renvoie vers leurs responsabilités immédiates : que celui qui a deux vêtements en donne un aux pauvres, que le collecteur d'impôt ne s'emplisse pas les poches, que le soldat n'use pas de violence... Telle est la suite du texte que la liturgie nous proposera en lecture dans une semaine. Les trois exemples proposés par le texte vont dans le même sens : ils désignent chacun un rapport inégal du fort au faible, et ils mettent en cause une pratique habituelle, socialement admise par la partie privilégiée, pour laquelle il est normal qu'on profite de sa situation. Mais tel est précisément l'obstacle qui demande à être levé. Jean met en cause cette évidence et cette légitimité ; il requiert une pratique différente, une conversion, car cette mentalité commune au point de sembler aller de soi est précisément l'obstacle à la venue de Dieu, qu'il s'agit de lever afin de préparer le chemin du Seigneur. C'est en cela, en effet, que consiste l'acte de rendre droits les sentiers et de combler les ravins... et alors, tous verront le salut de Dieu.

Comment cette prédication de Jean-Baptiste peut-elle retentir aujourd'hui aux oreilles d'universitaires chrétiens ?

Le monde dans lequel nous vivons est bien loin de ressembler à ce qu'avaient espéré et annoncé les prophètes : « Voici venir des jours où j'accomplirai la promesse de bonheur que j'ai adressée à la maison d'Israël », proclamait le prophète Jérémie en ouverture du temps de l'avent. Notre histoire est faite de trop de contradictions et de violences que pour qu'elle puisse être le lieu de la présence visible du salut de Dieu. Et c'est bien pourquoi, l'avent nous rappelle, chaque année, que nous sommes en attente et en espérance. Il nous est dit cependant : « Préparez le chemin du Seigneur ».

Notre monde est façonné par d'innombrables pratiques tortueuses, de discours déformants, de violences faites aux plus faibles. Nous participons souvent à cet ordre de choses de façon plus ou moins aveugle ou délibérée : l'idolâtrie du marché annoncé comme sauveur universel, la brutalité des pratiques économiques, les manipulations et multiples formes de corruption et de détournements, les jeux de pouvoir et les comportements institutionnels tordus... La confiance dans les institutions s'en trouve profondément ébranlée ; toutes les institutions sont aujourd'hui plus ou moins profondément discréditées, quelles qu'elles soient : économiques, judiciaires, politiques, mais aussi ecclésiales. Les plus faibles en sont d'abord et partout les victimes. Et pour beaucoup, l'avenir est porteur de bien plus de menaces que de promesses. Dieu ne peut survivre dans une monde de mensonge. Préparer le chemin du Seigneur, n'est-ce pas dès lors et d'abord faire ½uvre de responsabilité et de vérité ? Le messie attendu et annoncé par Jérémie devait faire prévaloir le droit et la justice de sorte que tous puissent habiter en sécurité dans le pays. Jean Baptiste disait en son temps qu'il était de la responsabilité de chacun de faire cela, et que c'était la condition de la venue du messie... Difficile exigence pour aujourd'hui, dans nos pratiques personnelles, privées ou professionnelles et dans nos pratiques collectives. La protestation dont a été porteuse la marche blanche et l'espoir mis dans les commissions parlementaires expriment l'immense aspiration à une société plus juste et plus vraie, libérée du mensonge et de l'hypocrisie. La recherche de vérité et de transparence est une urgente exigence de société. Exigence de cohérence et d'authenticité dans les comportements personnels et professionnels, exigence de clarté dans les pratiques institutionnelles, exigence d'honnêteté dans les affaires, exigence d'intégrité en politique, exigence de vérité et de participation dans les fonctionnements ecclésiaux. Pour nous chrétiens, cette droiture dans tous les domaines de l'existence personnelle et sociale est en quelque sorte aussi une condition de crédibilité de toute parole que nous pourrions dire sur Dieu : par là, nous ouvrons ou nous fermons des chemins par lesquels Dieu pourrait passer.

Mais l'attitude chrétienne d'attente et d'espérance peut-elle s'exprimer complètement à partir de la figure de Jean-Baptiste ? Pour nous, Dieu n'est-il pas déjà venu à nous en Jésus ? Selon Luc, je l'ai déjà relevé, Jésus commence aussi sa prédication en citant et commentant Isaïe : « L'Esprit du Seigneur est sur moi pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ». Jésus n'invite plus à préparer le chemin du Seigneur. Il dit : « Le royaume est au milieu de vous ». Et il en fait les signes. Son attitude d'accueil et de vérité est telle que le pauvre ou le pécheur qui se sent reconnu et pardonné, le malade qui retrouve la santé, le marginal qui est remis au centre, le riche enfermé dans son égoïsme qui se découvre la capacité de partager, tous ceux-là qui retrouvent leur véritable humanité, voient le salut de Dieu dans cet événement même : Dieu vient à eux, au c½ur même de leur existence transfigurée. Et les gens s'étonnent et se réjouissent de ce que « Dieu ait donné une telle autorité aux hommes » dit Matthieu.

S'il reste donc vrai qu'il faut constamment préparer le chemin du Seigneur en écartant les obstacles à sa venue, passages tortueux et routes déformées, tout l'Évangile dit en même temps : le Seigneur est présent parmi nous ; il se donne à voir, à entendre, à toucher là où la puissance de l'amour suscite la vie, dans cet entre deux de la relation interpersonnelle ou communautaire de la rencontre et de l'échange en vérité, qui se libère des multiples processus de marginalisation et de mépris, d'ignorance de l'autre. Dieu peut se donner à voir et à entendre au c½ur des pratiques sociales qui révèlent le vrai visage de l'humanité.

La conversion à laquelle Jean-Baptiste appelle n'est donc pas un préalable à la venue de Dieu : cette conversion, lorsqu'elle va jusqu'au bout d'elle-même, est l'acte qui permet à Dieu de s'offrir dans le présent. Ainsi le Royaume se donne comme une pousse fragile, dont la maturité se fait par lente germination et croissance. Par les difficiles et exigeantes conversions sur le chemin de la vérité et de la responsabilité, et par les moments lumineux où l'existence se transfigure par la force de rencontre et de réconciliation de l'amour, se maintiennent vive l'attente et l'espérance de ce jour où tout homme verra le salut de Dieu, cet horizon universel de notre espérance anticipé et annoncé dans la résurrection de Jésus.

3e dimanche de Carême, année C

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps du Carême
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Ce passage du livre de l'Exode est un des plus mystérieux et un des plus essentiels de toute l'écriture sainte. Moïse garde le troupeau de son beau-père, chez qui il habite. Rien de plus quotidien pour un berger que d'être avec ses brebis. Mais au milieu de cette vie quotidienne, Moïse voit quelque chose d'extraordinaire, un buisson qui brûle sans se consumer. Et bientôt, il se trouve en conversation avec Dieu. Il n'y rien de plus impossible.

Dans le contexte du Carême, l'importance de ce passage est que Dieu y annonce qu'il va libérer son peuple ; c'est une libération qui préfigure la libération qu'effectue Jésus par sa passion, sa mort et sa résurrection. Mais il y a dans ce texte un mystère encore plus profond et essentiel que cela, et c'est le mystère de Dieu lui-même. Cette conversation avec Moïse est le moment où Dieu se présente, où il se révèle, où il dévoile son nom. C'est une procédure tout à fait compréhensible. Ici, Moïse et Dieu se rencontrent pour la première fois, et il est normal que Dieu, qui connaît déjà le nom de Moïse, lui donne le sien. Désormais, Moïse va connaître Dieu, il faut donc qu'il connaisse son nom. La connaissance du nom d'une personne est normalement un élément intégral de la connaissance de la personne elle-même. C'est en employant le nom de quelqu'un qu'on dialogue avec lui, qu'on pense à lui, qu'on parle de lui, et qu'on le connaît de plus en plus.

Mais le grand mystère de cette rencontre est ceci : le nom que Dieu révèle à Moïse n'est pas un nom. Il dit simplement "Je suis celui qui suis". Même cette traduction n'est pas certaine. L'hébreu pourrait signifier également "Je suis ce que je suis", "Je serai ce que je suis", "Je suis celui qui je serai", etc. Si Moïse souhaite savoir qui est ce dieu avec qui il parle, la réponse "Je suis celui qui suis" n'est pas une réponse. Moïse ne connaîtra jamais le vrai nom de Dieu ; il saura seulement que ce dieu est celui qui est. Ce qui veut dire qu'il ne connaîtra jamais Dieu. Dieu, en se révélant à Moïse, révèle effectivement qu'il est inconnaissable, qu'il n'a pas de vrai nom ; il est impossible de lui imposer une étiquette qui corresponde à qui il est. Dieu est en soi mystérieux ; il n'est pas qu'inconnu, mais il est inconnaissable. Quand nous parlons de Dieu, nous parlons de ce nous ne connaissons pas, de ce que nous ne comprenons pas. Il faut quand même en parler de temps en temps. Dans l'Ancien Testament, en parlant de Dieu on remplace toujours ce nom qui n'est pas un nom par le titre 'le Seigneur'. Quand on parle du Seigneur, on emploie un mot compréhensible, et cela peut nous donner l'impression que nous savons de qui ou de quoi nous parlons. Mais ce n'est pas le cas. On impose cette étiquette maniable à Dieu, mais elle se décolle tout le temps, la réalité de Dieu est trop glissante, trop insaisissable, pour qu'elle colle. Il en va de même pour le mot 'Dieu' que nous employons fréquemment ; ce n'est qu'une étiquette qui ne correspond pas à la réalité. On commence à comprendre Dieu seulement quand on sait et accepte qu'il est incompréhensible. C'est pourquoi, pour les juifs, il était toujours interdit de faire une image de Dieu. Toute image de Dieu est trompeuse ; non seulement elle ne correspond pas à la réalité de Dieu, mais elle peut aussi nous faire croire qu'elle y correspond et nous fourvoyer ainsi. Une image de Dieu est toujours une fausse image de Dieu, et elle devient facilement l'image d'un faux dieu. Il en va de même pour toutes nos images verbales. Malgré toutes nos Bibles, tous nos livres de théologie et tous nos dogmes, nous ne comprendrons jamais Dieu, et s'ils nous font croire avoir compris Dieu, ils sont dangereux.

Nous savons simplement qu'au fond de l'existence, au fond du ciel et de la terre, il y a cette réalité mystérieuse et inépuisable qui nous dépasse et nous dépassera toujours, une réalité qui est ce qu'elle est. On peut d'une certaine manière rencontrer cette réalité, même au milieu de la vie quotidienne, comme l'a fait Moïse, et cette rencontre peut changer notre vie, comme elle a changé celle de Moïse. En fait, nous allons à la rencontre de ce mystère chaque fois que nous nous mettons à prier, et chaque fois que nous venons, comme aujourd'hui, à la messe.

5e dimanche ordinaire, année C

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

"Eloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur". C'est le cri de Pierre face à un phénomène qui le dépasse : l'abondance de la pêche. Il exprime ainsi sa prise de conscience de ses propres limites !

Il s'y connaissait pourtant en matière de capture de poissons. Un vrai technicien. Au courant de toutes les ficelles du métier. La barque d'ailleurs lui appartenait. Il avait pour ainsi dire pris la tête de la petite entreprise, associé qu'il était avec Zebédée et ses fils. Dans la vie des pêcheurs, il y avait de temps en temps des moments de malchance. Ainsi, la nuit précédente, malgré leurs savoirs et leurs astuces, il n'avaient rien pris. Et voici qu'aujourd'hui, avec le maître le poisson afflue. Les filets sont prêts à se déchirer tellement il y en a !

Alors, Pierre prend conscience qu'il est "dépassé". Malgré tout son savoir, malgré toute sa technique, il se sent tout à coup un pauvre homme, "limité". Il mesure la distance qui le sépare de Jésus , lui criant : "Eloigne-toi de moi, je ne suis qu'un pécheur". Ses compagnon autant que lui-même font l'expérience de la finitude de l'être humain. Aussi l'effroi les avait saisi. Tous se sentaient tout petits, face à ce qui arrive !

Nous trouvons un écho de cet effroi qu'éprouve tout être humain, si malin soit-il, devant l'extraordinaire qui lui échoit dans la description de la vison d'Isaïe dans le Temple. "Malheur à moi, s'écrie le prophète, je suis un homme aux lèvres impures et j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures". Quand l'homme prend conscience de sa finitude, devant la grandeur de Dieu ou la beauté de l'univers, devant l'immensité des espaces et des galaxies que la science aujourd'hui découvre, devant la complexité des êtres, même les plus petits, il éprouve une sorte de vertige ! Qui suis-je ? Si non, un être imparfait, limité dans l'espace - je ne puis être à la fois en Europe et dans le Nouveau Monde-, limité dans le temps- le nombre de mes années peut être de quatre-vingt, nonante tout au plus - perdu dans la foule des êtres et des générations qui ont précédés et de celles plus nombreuses encore qui pourraient venir, un être imparfait, qui certes peut beaucoup mais ne peut pas tout.

Cette finitude de l'être humain me semble très bien exprimée dans les premiers récits du livre de la Genèse. Les premiers chapitres ne sont pas une relation historique des origines du monde, tel que l'entendrait le concept moderne de l'Histoire : relation précise de ce qui s'est exactement passé autre fois. Ce sont plutôt des récits mythiques, mais qui nous révèlent une réalité humaine profonde, présente dans l'homme depuis ses origines, au coeur même de ce qu'il est. Ainsi, au second chapitre de la Genèse, nous découvrons cette mise en scène où Dieu, ayant formé l'humain, Adam, avec la glaise du sol et lui ayant insufflé le souffle, la vie, se met à réfléchir. Le texte emploie la première personne du pluriel, comme si Dieu n'était pas seul et qu'il parla avec quelqu'un : "Il n'est pas bon, dit-il que l'homme soit seul. faisons lui une aide semblable à lui" . Ayant plongé l'homme dans un sommeil, il tira de lui un vis à vis ; la femme, Eve, autre être humain, différend mais complémentaire."Homme et femme, il les créa" nous dit l'auteur sacré.

Ce récit, quelque peu imagé, exprime une réalité profonde : l'être humain, seul, est limité, imparfait. Pour grandir, il a besoin d'un autre, des autres. Il a besoin de l'autre sexe d'abord, mais aussi de tous les autres qui viennent par lui à l'existence. Au plus profond de l'humanité est inscrite la différence entre les humains, présentée comme une richesse et une complémentarité. Chacun étant un être fini, à la puissance limitée, a besoin d'un autre, des autres pour grandir et progresser ! Le drame, qui deviendra faute et péché, serait de penser qu'on est seul, qu'on peut se passer des autres et qu'il est intéressant d'accaparer la place, toute la place, pour soi tout seul, au besoin en éliminant le partenaire

Nous avons besoin des différences, celles des sexes d'abord, celles des générations, celle des races, des nations, des cultures. Il faut le vivre comme une grande richesse, en acceptant que notre faiblesse soit comblée par la présence des autres et même du Tout Autre. Il n'y aurait pas de relation entre nous si nous étions parfaits. C'est notre pauvreté qui est comblée par les ressources des autres et nos propres valeurs remplissent leurs manques. Ainsi toute rencontre de celui qui est différend de moi peut être enrichissante.

Quand, dans le Temple de Jérusalem, Dieu demande à Isaïe "Qui enverrai-je ? cette question suppose un envoi du prophète vers des gens différents, qui attendent le message de Dieu ! Et lorsque Jésus dit à Pierre : "Sois sans crainte. Désormais ce sont des hommes que tu prendras", cela signifie : n'ait jamais peur de la différence. Considère les autres comme pouvant t'apporter ce que tu n'as pas.

Mais que veut dire alors l'expression "pécheurs d'homme" ? Il faut savoir que pour les juifs, et peut-être encore pour les premiers chrétiens de la communauté lucannienne, l'eau, et surtout le lac et la mer sont comme l'habitacle de Satan et des forces opposées à Dieu. Le signe de la pèche extraordinaire provoquée par Jésus, est une manière de dire à Pierre - et à travers lui à tout chrétien - qu'il a mission de tirer les hommes en dehors de ces eaux, de les libérer du mal et surtout de cette violence qu'engendre le désir de vouloir tout pour soi, en écrasant les autres. Dans cette lutte incessante, seul, le chrétien ne peut rien. Comme Pierre, il peinera toute la nuit sans rien prendre. Mais ensemble, avec les autres et avec le Seigneur, tout est possible. Et pour le montrer Luc ne craint pas d'annoncer l'efficacité collective par une accumulation d'images : il y a une quantité exceptionnelle de poissons, les filets se déchirent, les barques s'enfoncent. Etre pécheurs d'hommes, c'est donc participer ensemble à cette entreprise de sauvetage.

Que conclure, sinon que Dieu n'attend pas que nous soyons parfaits pour nous confier ses projets de bonheur pour l'humanité. Il travaille d'ailleurs avec nous, à partir de ce que nous sommes, des êtres limités. Il nous accepte et nous aime avec nos limites. Isaïe se sentait faible quand Dieu l'appelle. Paul avait persécuté l'Eglise quand le Seigneur en fait l'apôtre des nations. Pierre s'est dit pécheur et, en effet, plus tard il a renié. Notre expérience personnelle autant que nos réflexions sur nos conditions d'existence nous font comprendre nos limites, nos imperfections et nos échecs. Malgré cela Dieu nous appelle tous, tous différents, mais tous complémentaires. Cela me fait penser à la petite chanson qu'apprenait autrefois à ses élèves une institutrice d'école primaire : "Seul, on ne peut rien. A deux, c'est déjà mieux. A cent, c'est plus plaisant. A mille, c'est plus facile. Alors, viens !"

1er dimanche de l'Avent, année C

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Avent
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : "Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées par le fracas de la mer et de la tempête..."

Ces paroles de Jésus sont bizarres ; elles sont aussi perturbantes, si nous les prenons au sérieux. Il n'est pas évident non plus de savoir pourquoi nous les lisons et les écoutons le premier dimanche de l'Avent. L'Avent est la saison de l'attente, où nous nous préparons à fêter la naissance du Christ. Qu'est-ce que ces paroles ont à voir avec Noël ou avec la préparation à Noël ?

Elles font partie d'un discours où Jésus parle du temps où Jésusalem sera encerclée par les armées, et où elle sera détruite ; c'est l'heure de sa dévastation. Beaucoup tomberont au fil de l'épée. Tout ordre, toute paix dans la vie humaine disparaîtra. C'est ce que Jésus dit dans les versets précédents. Et maintenant il ajoute que tout l'ordre naturel va être dérangé aussi : il y aura des prodiges dans le soleil, la lune et les étoiles, et la mer sera violente et menaçante. L'ordre deviendra le chaos. Et c'est à ce moment-là que Jésus apparaîtra pour établir le Royaume de Dieu. Le moment de Dieu est un moment de chaos, où toute certitude humaine se perd.

Certains disent que nous, le peuple de Dieu, sommes là pour construire le Royaume de Dieu ; nous pouvons le faire en essayant de construire un monde plus juste, plus humain. C'est ainsi que le salut viendra à nous. Nos efforts peuvent nous sembler faibles pour le moment, et ils le sont ; mais Dieu les comblera. Puisque nous aidons Dieu à faire venir son règne, il nous aidera de sorte que ce que nous faisons maintenant aboutira au Royaume. C'est peut-être vrai, mais ce n'est pas ce que dit Jésus ici. Selon lui, tous nos efforts pour construire un monde civilisé, un monde de justice et paix, aboutiront au chaos. L'homme détruira tout ce qu'il aura construit, et ce qui survivra aux guerres sera menacé par le chaos dans la nature. Jésus n'est pas partisan de l'idéologie du progrès ultime dans les affaires humaines. Certes, le progrès existe, mais il est toujours provisoire. Le Royaume de Dieu ne sera pas construit par ce que nous faisons. La justice et la paix que nous essayons d'établir ne se répandront pas jusqu'au point où on pourra dire du Royaume de Dieu qu'il est arrivé. C'est dans les ruines de notre civilisation et de toute civilisation que Dieu va paraître, selon Jésus. Les juifs croyaient que la Jérusalem qu'ils avaient construite était la cité de Dieu, que le temple qu'ils avaient bâti et qu'ils vénéraient était la véritable maison de Dieu, donc que les deux étaient protégés par Dieu. Mais ce n'était finalement qu'une cité humaine et un bâtiment humain. Ils finiraient par être complètement écrasés.

Ces paroles peuvent nous paraître un peu décourageantes, même déprimantes. Mais, d'autre part, elles nous montrent que le Royaume de Dieu ne dépend finalement pas de nous, de l'humain ; il dépend de Dieu. Et cela nous libère. Nous n'avons pas à travailler pour Dieu. Dieu, créateur du ciel et de la terre, n'a pas besoin de nos petits efforts. C'est plutôt Dieu qui travaille pour nous, et qui se révèlera malgré nous. Le Royaume de Dieu n'est pas une construction humaine, c'est un don divin. Ce n'est pas quelque chose pour lequel nous travaillons ; il ne vient pas de nous, mais de l'extérieur, comme quelque chose de gratuit. C'est pourquoi nous ne voyons pas Dieu dans la force de l'homme, mais dans sa faiblesse, pas dans la victoire mais dans l'échec ; pour nous, le roi de ce Royaume est un homme crucifié. Le salut que nous espérons est un don ; nous n'avons pas à construire ce don, nous avons à l'attendre.

C'est pourquoi nous lisons ce texte aujourd'hui, au début de la saison de l'attente, de cette saison où nous nous préparons à célébrer, non pas ce que nous avons fait pour Dieu, mais ce que Dieu a fait pour nous, à célébrer le don gratuit de Dieu qui est Dieu lui-même.

Armel Job : La disparue de l'île Monsin



G. Vanheeswijck : Onbeminde gelovigen