Epiphanie

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps de Noël
Année liturgique : A, B, C
Année: 1999-2000

Quand Jésus naît à Bethléem, il y a des bergers dans la même région. Ce sont des juifs, et la naissance du Christ leur est annoncée par des anges. Par le biais de ces anges, Dieu parle à son peuple comme il a parlé par Moïse et par les prophètes. Les mages ne sont pas juifs, ils appartiennent au monde dit païen. Ils habitent un pays lointain. Pour eux, il n'y pas d'ange qui leur annonce la présence de Dieu dans le monde. Ils n'ont qu'une étoile muette. Ils voient quand même l'étoile de Jésus, l'étoile du roi des juifs. Ils vont d'abord à Jérusalem annoncer l'apparition de l'étoile, puis ils la suivent jusqu'à ce qu'elle s'arrête au-dessus du lieu où se trouve l'enfant.

L'histoire est connue, mais elle n'est pas simple. Elle soulève quelques questions : Comment se fait-il que seuls les mages voient cette étoile ? Pourquoi les chefs des prêtres juifs et les scribes ne la voient-ils pas, eux aussi ? Peut-être qu'ils voient l'étoile mais pas ce qu'elle signifie. Une fois que les juifs comprennent sa signification, pourquoi n'accompagnent-ils pas les mages, pourquoi ne suivent-ils pas l'étoile, eux aussi, pour vénérer eux aussi leur roi ? Pourquoi Hérode ne les accompagne-t-il pas avec ses soldats pour assassiner l'enfant tout de suite ?

En lisant ce récit, on a l'impression que cette étoile est une étoile paradoxale. Elle apparaît dans le ciel, accessible à tout le monde, mais elle reste aussi cachée, de sorte que seuls ces quelques étrangers peuvent la voir, l'interpréter, la suivre. Bien qu'au ciel, loin au-dessus de la terre, elle peut indiquer aux mages qui la suivent le lieu précis où se trouve le petit enfant. Le phénomène publique qu'est l'étoile est en même temps, semble-t-il, un événement privé, un signe destiné uniquement aux mages. Bien que tout le monde puisse voir l'étoile, seuls les mages la comprennent. C'est uniquement aux mages que l'étoile révèle la présence du roi divin dans le monde, seulement aux mages qu'elle indique le lieu de sa présence. Dans un sens important, c'est leur étoile, l'étoile qui leur est destinée, qui s'adresse à eux. C'est une étoile muette, comme toutes les étoiles, mais elle leur parle. Plutôt, Dieu se révèle à eux par le biais de cette étoile comme il ne se révèle pas aux autres, ni juifs de Jérusalem ni aux milliers d'autres qui ont dû voir cette même étoile.

La fête de l'Épiphanie est censée être la célébration du moment où Dieu s'est révélé au monde non-juif. Dans ce récit évangélique, mystérieux et difficile à comprendre, il y a, me semble-t-il, une image de cette révélation. Nous vivons dans un monde publique, accessible, un monde plein de choses et d'événements que tout le monde peut voir, toucher, entendre. C'est un monde qui est plein de bruits mais qui, pour beaucoup, ne parle pas, qui reste muet. Si nous croyons que Dieu peut toujours se révéler dans ce monde, nous ne nous attendons pas à ce que des anges descendent du ciel annoncer la présence divine. Plutôt, il y a pour chacun de nous une étoile, quelque chose qui peut nous révéler la lumière de Dieu, un événement qui peut nous parler. Dieu peut s'annoncer à chacun de nous, à travers n'importe quoi - un sourire, une maladie, un bonheur, un malheur, même une étoile - même si, pour les autres, la chose ou l'événement reste muet.

A nous de garder nos yeux ouverts, d'être prêts à voir notre étoile, de la comprendre, de la suivre, jusqu'à ce que elle nous révèle le Dieu qui est né à Bethléem.

Le Corps et le Sang du Seigneur

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A, B, C
Année: 1999-2000

Mc 14, 12-26

Il y a quelques années, lorsque l'équipe pastorale avait souhaité distribuer les bulletins paroissiaux à la sortie de la messe plutôt qu'à l'entrée comme nous le faisons d'habitude à Saint-Etienne, une personne avait fortement manifester son regret quant à cette décision en arguant du fait que le meilleur moment pour lire les informations était justement lorsque le prêtre est occupé à l'autel à « faire ses affaires » pour reprendre ses mots. C'est par cette remarque que j'ai alors pris conscience que pour beaucoup d'entre nous l'important lors d'une messe était les lectures, les chants, l'homélie et la communion. Par contre, la prière eucharistique n'était qu'un moment obligé par lequel il fallait bien passé. Une jeune définissait d'ailleurs cette prière comme étant le « moment où tu baratines sur les hosties ».

Le coeur même de l'eucharistie semble donc souvent être le meilleur moment pour décrocher. Nous entrons dans nos pensées. Si toutefois, nous sommes moins attentifs à ce qui se vit, nous réfléchissons et prions plus. Des jeunes parleront durant les lectures et même lors de nos homélies, ils ne savent pas ce qu'ils ratent, et pourtant se taisent au moment de cette prière eucharistique. Pourquoi ? Ne pourrions-nous pas alors nous contenter d'une simple prière après les intentions suivie du Notre Père et de la distribution de la communion provenant du tabernacle. Beaucoup n'y sont cependant pas favorables, comme s'il leur manquait quelque chose. Tout aurait été trop vite, nous n'aurions pas pu entrer dans le sens de cette communion qui va être donnée.

Tournons-nous alors à nouveau vers l'évangile. Ce dernier pourrait sans doute nous aider. Une des clefs de compréhension se trouve dans la phrase suivante : « Allez à la ville ; vous y rencontrerez un homme portant une cruche d'eau ». Un homme portant une cruche d'eau. Petit détail du récit et pourtant essentiel. Un homme portant une cruche d'eau, à l'époque de Jésus, est de l'ordre de l'impensable, voire même de l'impossible. L'homme existe, la cruche existe, mais les deux ensemble, c'est de la science-fiction. L'histoire de l'homme et la cruche au temps de Jésus, serait un peu comme si aujourd'hui on voyait le pape Jean-Paul II descendre d'un avion avec un aspirateur et voilà que le Saint-Père, plutôt que de saluer les autorités venues l'accueillir, se met à aspirer le tapis rouge sur lequel il va s'agenouiller pour embrasser le sol. Le pape existe, l'aspirateur existe mais le pape passant à l'aspirateur nous paraît impossible, impensable et même inconvenant. Tout comme l'homme portant une cruche d'eau. Et pourtant c'est ce que le Christ invite à faire et le texte d'évangile insiste en plus sur le fait que « tout se passa comme Jésus le leur avait dit ». C'était impensable, impossible et pourtant cela s'est passé comme cela. Les disciples ont fait confiance. Et c'est ce que nous sommes invités à faire également avec l'eucharistie. Cette dernière est également une question de confiance, une question de foi. Par définition, par essence, l'eucharistie nous dépasse complètement. C'est vrai, comment pouvoir expliquer rationnellement, scientifiquement que ce pain et ce vin, par l'Esprit Saint, deviennent corps et sang du Christ. Par un simple geste, une simple prière, ils se transforment et changent de substance alors que ce que nous voyons sur l'autel n'a pas bougé, n'a pas changé d'un iota. Nous sommes en plein dans l'ordre du mystère, de l'incompréhensible, de l'inexplicable. En fait, nous sommes bien dans le champ de la foi et de la confiance. Malgré cela, le Christ nous demande de célébrer et il nous dit que « ceci est mon corps », « ceci est mon sang ». Il nous demande d'y croire comme il avait demandé à ses disciples de suivre l'homme portant une cruche. La prière eucharistique peut alors être vécue comme étant une invitation nous conduisant à entrer dans un mystère qui nous dépasse complètement. Elle est un cheminement nécessaire pour donner sens à ce moment de partage qui va suivre et qui nous permet en communauté de devenir membre d'un même corps. Cela aussi est inexplicable.

Que tout se passe alors, pour nous également, comme Jésus nous l'a dit et préparons dans la foi et la confiance ce repas qui nous nourrit intérieurement.

Amen.

Mercredi des Cendres

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps du Carême
Année liturgique : A, B, C
Année: 1999-2000

Et si Dieu venait ce soir nous susurrer dans l'oreille : « au fait, j'ai une mauvaise nouvelle pour toi, il te reste juste quarante jours à vivre sur cette terre. Dans quarante jours exactement, tu viendras vers moi pour l'éternité ». Malgré le fait que nous nous définissions comme chrétiens et chrétiennes, je ne suis pas du tout sûr que ce genre de nouvelle nous fera bondir de joie. Et si c'était tout simplement cela le carême.

Il y a quelques années, j'ai eu le privilège de vivre quelques jours, au sud du Rwanda, dans un camp composé de réfugiés en provenance du Burundi. Ces 5 jours m'ont marqué à jamais. Dans ce camp, il y avait une section où plus ou moins 500 jeunes de 15 à 20 ans se trouvaient. Ils avaient tout perdu, famille, amis, maison. De ce qu'ils avaient auparavant, ils ne restaient plus qu'eux-mêmes, mais vivant. Ils souhaitaient eux aussi vivre leur entrée en Carême, c'était un mercredi des Cendres. Il fallait prêcher, mais tout ce qu'on m'avait toujours dit sur ce qu'était le carême, ne fonctionnait pas là-bas. Il faut jeûner pour partager. Mais c'est ce qu'ils font déjà tous les jours vu la précarité de leur situation. Je découvrais que cette conception-là du carême était bien occidentale, c'est-à-dire était possible à vivre quand tout allait bien. C'était donc une vision trop restrictive. Le carême signifiait donc autre chose.

Et si c'était tout simplement le fait d'oser nous rappeler que nous sommes toutes et tous des êtres mortels, qu'il y a une limite au bout de notre vie terrestre, une échéance par laquelle nous passerons. La vie nous a été donnée. Notre vie s'inscrit dans un temps, nous le croyons immortel mais ce temps donné est court, bien trop court. Il n'y a pas de temps à perdre pour vivre, mais vivre intensément. Le Christ, ce soir, nous fait le cadeau de 40 jours pour redécouvrir ce qui est essentiel, pour nous désencombrer de ce qui nous alourdit, de ce qui nous empêche de devenir ce à quoi nous sommes appelés, c'est-à-dire nous-mêmes. 40 jours pour retrouver le sens de vivre notre vie, pour nous recentrer sur notre condition mortelle : « souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Au-delà du caractère tragique de ces mots, les cendres que nous recevrons dans un instant sont là pour nous rappeler que sous nos cendres, il y a des braises qui ne demandent qu'à être attisées pour devenir à nouveau feu pour soi, feu pour l'autre. Mais cela n'est possible que si nous prenons véritablement conscience que nous ne sommes pas Dieu et donc bien des êtres mortels désireux de réaliser leur vie.

Le cadeau de Dieu : 40 jours. 40 petits jours pour revenir à ce qui fait notre essence. Et ne voulant pas nous laisser désemparés face à un tel chemin, le Christ nous propose des moyens : le jeûne, l'aumône et la prière. Ils sont des moyens et non des fins puisque la finalité de ces 40 jours, c'est la conversion : conversion des coeurs, conversion de vie. A chacune et chacun, dans le secret de son être à trouver les moyens qui lui permettront d'atteindre une telle fin ; si le Christ nous en propose trois, il y en a encore bien d'autres, à nous de les découvrir et de choisir. 40 jours, c'est peu ; une vie aussi c'est peu. N'attendons pas demain pour nous convertir. La conversion, c'est ici et maintenant. Alors et alors seulement, nous vivrons pleinement. Si le carême, c'est vraiment cela, c'est joyeusement que je vous le souhaite extraordinaire. Amen.

10e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Il y a quinze jours, dans cette Eglise, un frère dominicain dont je tairai le nom qui commence par un L et se termine par orenzo, se demandait si j'avais en moi l'Esprit Saint. Je lui renvoie l'ascenseur ce soir en cette fête du Corps et du Sang du Christ. Est-il quant à lui, et sommes-nous par la même occasion, le pain vivant dont nous parle l'Evangile ? Si à sa question, toutes et tous vous avez pu, je l'espère, répondre par l'affirmative dans la seconde qui a suivi ; à ma question, par contre, il nous faudra effectivement un petit peu plus de temps.

Et pour répondre à une telle question je voudrais faire un petit détour en vous racontant une histoire vraie, l'histoire de Jessica, petite fille aveugle qui il y a quelques mois a participé à un spectacle donné ici à Rixensart. Durant les répétitions, tout le monde s'occupait de Jessica. On la guidait, on était toujours près d'elle. Elle ne voyait pas, il fallait donc l'aider. Elle était celle qui avait le plus besoin des autres. Et on se sent tellement fort quand on voit. Puis vint le soir du spectacle, les enfant devaient rester en silence dans les coulisses. Et dans les coulisses, il faisait noir, très noir. Et souvent, quand on est un enfant, on a peur du noir. Plus encore, quand on ne peut pas faire de bruit. Jessica, elle, elle n'avait pas peur du noir puisque sa vie était une longue nuit. Ce soir-là, dans les coulisses, elle prit un livre écrit en braille et elle se mit à le lire doucement aux autres enfants. Elle n'avait pas besoin de lumière. Et voilà que soudainement, celle qui était la plus faible, devient par l'absence de lumière, la plus forte. Les autres enfants étaient émerveillés. Ils n'avaient plus peur du noir, Jessica leur racontait une histoire. Quel lien me direz-vous entre la fête de ce jour et cette histoire, si ce n'est le fait que j'avais envie de vous la raconter ? Il est tout simple.

L'enfant fragilisé par la vie, aux yeux des autres, est devenu source de force pour chacune et chacun. Le Christ s'est lui aussi fragilisé au point d'en mourir. Dieu a trébuché sur le bois de la Croix. Dieu ne s'est pas révélé dans la gloire mais dans une vulnérabilité qui dépasse toute compréhension. Jésus, en mourant sur la croix, en ressuscitant et en montant au Ciel savait que nous ne pourrions nous en sortir tout seul. Il nous a alors envoyé l'Esprit mais ce dernier n'est pas toujours aisé à déceler, à rencontrer. Il faut une disposition spéciale du coeur. C'est pourquoi, Jésus nous offrit sa chair et son sang. C'est ce que nous célébrons, nous nous rappelons chaque dimanche. Au cours de nos eucharisties, nous attachons beaucoup d'importance à la qualité du sermon. Nous estimons, à raison, que celui-ci doit nous nourrir pour la semaine. Le reste de la messe peut sembler être un simple rite répétitif. Et pourtant, au risque de porter à mal notre égo de prédicateur, l'essentiel n'est pas l'homélie mais bien ce qui va suivre : l'eucharistie. Si notre esprit se nourrit du sermon, notre âme et nos sentiments ont besoin d'une autre nourriture, celle du Corps et du Sang de Jésus. Cette nourriture ne nourrit pas physiquement et pourtant le Christ s'est bien livré à nous de la sorte. En se livrant, il s'est fragilisé et depuis ce jour, nous puisons et trouvons force de vie en communiant ensemble à l'eucharistie. Le pain et le vin consacrés vont au-delà du rite, du souvenir d'un dernier repas. Ils sont les moyens donnés par Dieu pour nous nourrir ici sur terre. Ils sont donc plus qu'un symbole. Pain et vin, devenus corps et sang de Jésus, sont une nourriture qui donne force à l'âme. Par la communion, nous trouvons en nous les ressources nécessaires pour continuer d'avancer sur le chemin de la vie. Le corps du Christ vient se poser en notre coeur, lieu de rencontre avec le divin.

Mais ce n'est pas seulement un geste individuel de rencontre entre Dieu et chacun d'entre nous. Il est aussi un geste communautaire à la fois dans le mouvement de communion, mais également dans la prière eucharistique, dite par un ou plusieurs, mais toujours à la première personne du pluriel pour rappeler que cette prière est prière de la communauté. Pain et vin sont des signes tout simple, rappelant la fragilité du don. Mais de sa vulnérabilité naît une force qui nous dépasse et nous fait participer à la communion divine. Celle-ci fait de chacune et chacun d'entre nous une image du Pain vivant que nous devenons par ce simple geste. Nous pouvons ainsi répondre par l'affirmative à la question initiale. Puissions-nous rester digne de cette confiance de Dieu qui, par la communion, fait de nous ces « tenants-lieu » de Dieu sur terre. Amen.

11e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (Mat 10:8)

Quel rôle jouons-nous dans l'évangile d'aujourd'hui ? Sommes-nous des apôtres, envoyés donner aux autres, ou sommes-nous des brebis, fatiguées et abattues ? Avons-nous quelque chose à offrir aux gens, ou avons-nous plutôt besoin de recevoir ? Les deux sont vrais. Parfois, nous pouvons donner ; parfois, nous avons besoin de recevoir. C'est humain ; nous ne sommes pas autosuffisants, nous sommes faits pour recevoir et donner, et nous devons normalement recevoir avant de pouvoir donner.

L'évangile même nous le dit. Vers le début de l'extrait d'aujourd'hui, Matthieu les douze 'disciples', c'est-à-dire des étudiants qui doivent recevoir de leur maître Jésus, qui ont besoin d'être nourris et formés. Puis, quand Jésus est sur le point de les envoyer guérir et proclamer le royaume des cieux, Matthieu les appelle 'apôtres'. Le mot grec signifie 'envoyé' ; les douze sont maintenant ceux qui sont envoyés apporter quelque chose aux autres.

Les douze ont reçu, maintenant ils doivent donner. Mais pourquoi Jésus souligne-t-il qu'ils doivent donner gratuitement, comme ils ont reçu gratuitement ? Pourquoi pas vendre ce qu'ils ont à donner ? Si vous êtes malade, vous allez voir le médecin, il vous soigne, vous lui donnez quelques francs. Comme cela, il y a un échange, et vous en profitez tous les deux. C'est ça le commerce, et c'est cela qui nous enrichit et nous rend heureux, n'est-ce pas ? Pourquoi les disciples doivent-ils donner gratuitement ?

Moi, j'aime beaucoup la musique, ce qui implique que j'achète des CDs. Si vous me vendez un CD, il y a un simple échange économique de biens matériels : moi, je reçois le CD, qui devient le mien ; vous recevez mon argent qui désormais vous appartient ; nous sommes quittes. Le CD ne vous appartient plus, le lien qui existait entre le vous et le CD est rompu ; de même, l'argent ne m'appartient plus. Mais si vous me donnez gratuitement le CD, il existe toujours un lien entre vous et le CD ; je le reçois comme un don de votre part. D'une certaine manière, vous vous donnez à moi en me donnant ce CD, et je vous reçois en le recevant ; je vous accepte en acceptant ce que vous m'offrez, et le fait de donner et d'accepter crée un lien entre nous dont le CD est le signe. Ce petit disque peu important devient ainsi porteur d'une réalité spirituelle qui est essentielle à la vie humaine. Chaque fois que nous recevons un don, nous recevons aussi un don plus important, nous recevons la personne qui nous le donne. (C'est pourquoi, si quelqu'un que nous n'aimons pas veut nous donner un cadeau, nous hésitons, refusons même ; nous savons que, si nous acceptons le don, nous acceptons aussi la personne.) C'est ce jeu de dons de soi-même, qu'ils soient grands ou petits, qui nous enrichit mutuellement. Si, en acceptant un don, je n'y vois que la chose qui m'est donnée, je suis aveugle à une réalité plus essentielle. Si je ne veux recevoir que la chose, je m'appauvris parce que je me rends incapable de recevoir la personne qui me la donne. Si je reçois beaucoup de cadeaux, je peux croire m'enrichir en amassant des choses, mais en réalité m'appauvris. Si je suis ainsi aveugle, si je ne comprends pas ce qu'est vraiment un don, je serai aussi incapable de donner vraiment, je ne pourrai donner que des choses. C'est là la pauvreté du matérialisme, la pauvreté de certains riches qui ne savent que vendre et acheter, qui ne savent recevoir que des choses.

Dans l'évangile, Jésus ne se vend pas, il donne gratuitement ; c'est-à-dire qu'en donnant il se donne, à ce point qu'il va donner sa vie. Et Jésus est l'image de Dieu. Dieu ne se vend pas ; il nous comble de dons, et dans tous les dons que Dieu nous donne, le plus important est le plus grand est Dieu même. Les premiers disciples ont reçu ce don, c'est-à-dire ils ont reçu Jésus, gratuitement. C'est cela qui les a rendus capables de donner, à leur tour, gratuitement, de se donner aux autres.

Ce jeu de dons mutuels n'est pas une limite malheureuse de la vie humaine ; il ne serait pas préférable de vivre sans se donner. C'est plutôt ce qui fait vibrer la vie humaine, ce qui la fait chanter. Savoir donner et savoir recevoir, savoir se donner et savoir recevoir les autres, c'est un élément essentiel de la musique et de l'harmonie de notre vie.

13e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Régulièrement, je suis pris d'un désir un peu fou : celui d'installer des haut-parleurs sur le toit de la voiture communautaire que j'utilise. Pourquoi me direz-vous ? Pour tout simplement pouvoir traiter de tous les noms d'oiseaux que je connais, et la liste est plutôt longue, les automobilistes qui ne me remercient pas d'avoir été courtois au volant en me mettant sur le côté pour les laisser passer et ce, même s'ils sont en droit. J'imagine la tête de celui ou de celle qui n'ayant pas eu la délicatesse de m'envoyer à travers son pare-brise un petit geste de la main, voire même juste un sourire, se faire insulter à travers mes haut-parleurs. Vu que je rencontre cette expérience douloureuse régulièrement et que je ne suis pas à l'abri de me faire piéger également, je risque d'être poursuivi pour pollution du bruit. Evidemment, ce n'est qu'un rêve. Mais quel rapport avec l'évangile que nous venons d'entendre, êtes-vous en droit de me demander ?

Quand un automobiliste, que nous estimons grossier, ne nous remercie pas, il nous ignore et nous avons l'impression que nous n'existons pas. Nous ne sommes pas reconnus. Or pour être reconnu, il ne faut pas grand chose rappelle Jésus : même un simple verre d'eau fraîche. Ce n'est quand même pas la fin du monde, un simple verre d'eau fraîche. Cependant, celui qui donnera cela en sa qualité de disciple, il ne perdra pas sa récompense, conclut le Christ. Notre vie, aujourd'hui encore, est effectivement parsemée d'une multitude de petits gestes souvent plus insignifiants les uns que les autres et pourtant... Et pourtant qu'est-ce qu'ils sont importants ces petits détails qui rythment nos vies quotidiennes. Une attention par-ci, un sourire par-là, un geste de tendresse, quelques minutes d'amitié. Ils sont millions ces petits riens qui font la beauté de la vie. Mais ne risquons-nous pas de trop souvent les oublier. Nous ne pouvons, je crois, nous mobiliser de manière permanente pour faire des actions d'éclat, un peu exceptionnelles. C'est vrai, et notre communauté l'a encore prouvé récemment, nous sommes capables de nous montrer extrêmement généreux pour un acte ponctuel face à la détresse d'un enfant. Mais qu'un acte pareil, tout aussi merveilleux qu'il soit, ne fasse jamais d'ombre à tous les autres petits actes de la vie, qui sont effectués tout au long d'une année et dans la discrétion de rencontres sans tapage, sans bruit. Là, c'est l'accueil dans la fidélité qui se vit.

Etre accueilli, nous rappelle l'évangile ainsi que les autres lectures de ce jour, n'est pas quelque chose d'anodin mais bien de divin. L'accueil est échange, l'accueil est reconnaissance. Et l'accueil est aussi parfois un défi. En effet, il n'est pas toujours facile d'accueillir celles et ceux envers lesquels nous avons moins de sympathie. Nous ne sommes pas, non plus toujours prêts à nous faire surprendre par certains événements de la vie. Parfois, nous sommes saisis par une situation que nous n'avions pas prévue. Elle déjoue nos plans, fausse nos prévisions, ébranle nos sécurités. Et nous voilà au coeur de la réalité, avec toutes nos questions et nos désirs de tranquillité, de n'être pas dérangé. Les défis, eux aussi, se comptent par milliers. Et voilà, que ce matin (soir), nous sommes à nouveau bousculés dans notre foi, nos certitudes. Le Christ nous convie à répondre à un défi qui dépasse notre imagination : celui de Le choisir. De Le choisir en vérité.

Il nous rappelle avec force, utilisant certaines images d'amour sans concession, que lorsque nous choisissons le chemin de la foi, ce choix n'est pas des moindres. Il demande de nous une disponibilité de coeur et d'esprit qui pourra nous conduire, lors de certains événements, à prendre une direction qui ne va peut-être pas dans le sens de notre humanité mais bien dans celui de la divinité. Croire, c'est donc aussi faire des choix et se laisser surprendre, en confiance, par les défis de la vie. Mais, avons-nous cette disposition de coeur et ce désir de nous laisser émouvoir par l'amour radical de Dieu pour oser mettre nos pas dans les siens ? Que cette question puisse alimenter nos propres réflexions, cet été.

Amen.

14e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Il y a quelques années, lorsque j'assistais à l'eucharistie dominicale, au moment précis du credo, j'avais l'impression, voire même la prétention de poser un acte politique digne de sens, au nom de cette liberté qui m'était si chère. En effet, quand l'assemblée disait d'une seule voix : je crois en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Moi, dans mon coin, je me taisais. Je refusais de dire une telle phrase, dans un souci d'oecuménisme. Je ne croyais pas en l'Eglise catholique. Et je reconnais que j'étais assez fier de ma prise de position. Moi au moins, je n'étais pas comme un mouton qui disait n'importe quoi. Je réfléchissais. Quelle ne fut pas ma surprise, assistant à une célébration protestante en Angleterre, d'entendre l'assemblée là aussi réciter le credo et cela ne leur posait pas de problème de croire en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique. J'ai dû à partir de ce jour faire le deuil de mon acte politique courageux dans mon silence. Je découvris que l'adjectif « catholique » du credo ne signifie pas Eglise Catholique avec un C majuscule. « Catholique » est doit être compris dans le sens d'universel. Au moment où le credo a été écrit, il y avait d'ailleurs des Jeux Catholiques, ancêtres des Jeux Olympiques et ils avaient la particularité d'être universels. Depuis ce jour, je n'ai plus de difficulté à dire que je crois en l'Eglise une sainte, catholique c'est-à-dire universelle et apostolique. J'étais donc loin d'être le savant courageux que je pensais être. Et tant mieux.

Il y a en effet un danger, un grand danger à vouloir tout comprendre. Le désir de connaissance nous honore mais je ne crois pas que nous pouvons nous y enfermer. Nous sommes et resterons toujours des chercheurs de Dieu. A force de vouloir tout comprendre, nous risquons de tomber dans le piège de croire que nous savons. Et si nous savons, nous n'avons plus besoin de croire puisque nous avons acquis les certitudes. Or la foi, c'est sans doute passer sa vie à tenter de comprendre ce que nous croyons mais en reconnaissant que ce qui habite au plus profond de notre être est d'abord et toujours un mystère. Un mystère qui ne peut se résoudre uniquement par les clés de notre raison. C'est ce que les tout-petits de l'évangile avaient compris, le mystère de la foi se découvre, se dévoile, se révèle peu à peu, pas à pas dans le temps d'une rencontre, d'une relation. Comme si Jésus nous disait que le mystère de la foi passe aussi par le coeur de l'être humain. Et c'est normal, puisque c'est à cet endroit précis que Dieu vit en nous. C'est parce que le coeur est le coeur de la foi que le Christ conclut ce soir (matin) : « oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger ».

Il y a cette vielle histoire qui illustre très bien cette conclusion de Jésus. Un jour, un homme voit un petit enfant qui porte sur son dos un autre enfant qui était estropié. Il avait l'air de peiner sous le poids et avançait lentement. Mais malgré cela, les deux enfants souriaient et semblaient heureux. « C'est un bien lourd fardeau que tu portes sur toi » dit l'homme. « Non monsieur, ce n'est pas un fardeau répondit l'enfant, c'est mon petit frère ». La sagesse de l'enfant, de ce tout-petit laissa notre homme pantois. Dans ses mots à lui, l'enfant nous rappelle que ce peut nous sembler lourd à porter de manière rationnelle et réelle, est souvent léger lorsque c'est vécu dans l'amour. Quand l'amour est au coeur de nos efforts, des défis que nous nous imposons pour grandir, parfois même pour survivre, le fardeau n'est plus fardeau mais expérience de vie. Seuls nous ne sommes pas capables de tout porter. Nous avons besoin les uns des autres c'est-à-dire que nous nous portons les uns les autres. Et ce que le Christ nous invite ce soir (matin) c'est d'accepter de poser en lui les fardeaux qui nous semblent insurmontables. Si ton joug est trop lourd, pose-le en celles et ceux que tu aimes. En le posant dans leur coeur, tu l'offres à Dieu qui le portera dorénavant avec toi. Bonheur ou malheur se posent en Dieu. Si nous le faisons au nom de l'amour, notre fardeau deviendra léger. C'est irrationnel. C'est également de l'ordre du mystère. Et le mystère est le coeur de notre foi au coeur de nous-mêmes.

Amen.

16e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

 

Mt 13, 24-43

Les anges jetteront dans la fournaise tous ceux qui font le mal ; il y aura des pleurs et des grincements de dents. Mais les justes resplendiront comme le soleil.

C'est l'image d'un jugement sévère, violente, implacable, sans pitié et sans pardon. C'est une image qui nous inspire la peur, si nous la prenons au sérieux. Bref, c'est une image très peu chrétienne. Nous savons, n'est-ce pas, que Dieu n'est pas comme cela, qu'il nous aime comme un père, qu'il nous inspire de faire du bien , qu'il nous pardonne le mal que nous faisons. Comment est-ce possible que Jésus parle d'une manière qui correspond si peu à son propre enseignement ? Pourquoi veut-il faire peur à ses disciples ?

Il faut dire d'abord que ce type d'image est traditionnel dans le judaïsme de l'époque de Jésus, et ici Jésus parle bien sûr aux gens de son époque. Ce n'est pas notre langage, il faut l'avouer. Mais si nous voulons comprendre l'évangile, il ne faut pas nous bloquer sur les mots. Jésus rejette parfois le langage violent de ses contemporains, mais parfois aussi il l'emploie dans un but chrétien, et alors il l'emploie d'une manière un peu paradoxale. Je crois que c'est le cas ici.

Rappelons-nous d'autres éléments de cette parabole de l'ivraie. Bien que le maître de maison ne sème que du bon grain, de l'ivraie pousse aussi ; en le voyant, ses serviteurs proposent d'arracher l'ivraie. Bien sûr : ce sont de bons serviteurs qui savent que le projet de leur maître est d'avoir un champ de blé, et ils veulent travailler pour réaliser ce projet. Mais le maître de maison les empêche en leur disant d'attendre la moisson. Le projet du maître est plus compliqué que les serviteurs ne croyaient ; maintenant, pour obéir au maître, il leur faut ne rien faire ; ils doivent simplement laisser le champ tel qu'il est. Nous pouvons voir derrière ce dialogue un problème qui se soulève dans l'Eglise primitive, peut-être parmi les premiers disciples de Jésus. Jésus sème la parole de Dieu, il fonde la communauté des disciples, l'Église primitive, qui va croître jusqu'à ce qu'elle inclue tous ceux qui font le bien, les justes, tous les enfants de Dieu. Mais les serviteurs de Jésus, ceux qui sont chargés de guider les communautés chrétiennes, voient qu'il y a dans ces communautés de mauvais disciples, ceux qui, tout en se déclarant chrétiens, ne suivent pas vraiment l'enseignement de Jésus ; ils font toujours le mal. L'Église devrait être le commencement du royaume de Dieu, une société juste, une communauté des justes, des bons, des purs, des enfants de Dieu, mais maintenant elle est rendue impure par la présence de ces méchants, elle ne correspond plus au projet de Jésus. Il faut donc arracher l'ivraie, il faut expulser les faux disciples pour que l'Église soit purifiée, pour qu'elle redevienne une communauté digne de Dieu, la communauté des parfaits que Dieu veut.

Et Jésus répond : non, ce n'est pas à vous de séparer les justes des injustes, les bons des méchants, les purs des impurs, les vrais des faux disciples. Ce n'est pas à vous de juger. Le jugement n'est pas votre affaire, ce sera l'affaire des anges, à la fin du monde. À vous d'accepter la communauté chrétienne telle qu'elle est, l'ivraie avec le bon grain. Ne rejetez personne, n'expulsez personne. Vivez en paix avec ceux qui, à votre avis, font le mal. C'est-à-dire, s'il y a ceux qui sont loin d'être parfaits, pardonnez leur leur imperfection. En effet, l'Église n'est pas faite pour être une communauté des parfaits, mais pour être une communauté dans laquelle les fautes, les imperfections, sont pardonnées. Ne vous occupez pas de savoir si les autres sont purs, s'ils sont dignes d'être membres du royaume de Dieu. Ne vous occupez même pas de savoir si vous êtes dignes d'en être membres. Mais, si vous voulez en être membres, apprenez à acceptez les autres, à pardonner. Si vous ne pardonnez pas, telles que soient vos perfections et vos vertus, vous n'êtes pas dignes du royaume. Si vous voulez arracher l'ivraie, vous trouverez que vous êtes de l'ivraie. (C'est pour cette raison que Jésus critique souvent les pharisiens ; c'étaient des hommes pleins de vertu, mais ils ne toléraient pas les défauts des autres ; en cultivant la perfection, ils oublient l'essentiel.)

Si Jésus parle d'un jugement brutal qui viendra à la fin du monde, ce n'est donc pas pour faire peur aux gens ; c'est plutôt pour dire aux disciples qui veulent juger brutalement de ne pas juger ; ce n'est pas leur affaire, quelqu'un d'autre s'occupera de tout cela, et pas maintenant. Maintenant, les disciples ne doivent même pas songer à juger. En effet, si nous jugeons les autres, nous montrons que nous avons mal compris l'appel de Jésus ; si nous nous jugeons nous-mêmes, nous avons mal compris l'évangile. Certes, nous sommes appelés à la perfection - Jésus nous dit ailleurs "Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5:48) - mais la base de toute perfection chrétienne, de toute vraie perfection, est le pardon de l'imperfection.

1er dimanche de Carême, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps du Carême
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Satan ou Serpent ? Démon ou Ange déçu ? Tentateur réel ou fruit d'une illusion personnelle ou collective ? Je n'en sais trop rien. En tout cas ce qui me paraît clair dans les deux récits bibliques où il intervient, c'est qu'il est ennuyeux, voire même répétitif. Quel manque d'imagination, quelle pauvreté créative, de quoi presque pleurer face à une telle médiocrité et j'en arrive presque à avoir pitié de lui. Non pas une pitié de compassion mais une pitié avec un brin de mépris. Vous me direz, c'est mal de penser comme cela surtout en carême. Je vous répondrais, vous avez sans doute raison, mais le dimanche comme ce n'est pas carême laissez-moi en profiter un peu.

Qu'il existe ou non, je vous le disais, je n'en sais trop rien, et je dirais même que personnellement je n'y crois pas trop. Mais au-delà de sa propre réalité, ce qui reste effrayant c'est que ce qu'il représente reste hélas, toujours et encore, trop bien présent dans nos vies : le désir de dominer, le désir de maîtriser, voire même le désir d'écraser l'autre pour mieux exister. Dans le récit évangélique, le Tentateur propose par trois fois des occasions de maîtrise : changer les pierres en pain, tenter Dieu pour qu'il sauve et encore, recevoir tous les royaumes du monde avec leur gloire. En éprouvant de la sorte Jésus, il ne fait que répéter l'histoire d'Adam et Eve dans le récit de la Genèse. Ces derniers vont goûter du fruit de l'arbre pour devenir comme Dieu, pensaient-ils. C'est-à-dire avoir ainsi la connaissance totale de l'autre, la connaissance totale du Tout Autre en devenant son égal puisque Dieu sait tout, Dieu connaît tout, Dieu domine tout, pensaient-ils naïvement. Désir de dominer et voilà qu'à l'instant même où ce désir précis se réalise, ils découvrent qu'ils sont nus. Dans ce récit, comme dans la vie d'ailleurs, entre personne qui se connaissent, le partage de la nudité est signe de confiance. Si je suis nu, face à toi, je me montre tel que je suis, je n'ai plus rien à cacher, à te cacher. Je deviens profondément vulnérable face à toi. Et pourtant ma nudité ne m'effraye pas, ne m'angoisse pas, car je sais au fond de moi, que tu me respectes, que tu m'aimes. En toi, j'ai mis ma confiance, je te l'ai donnée car je sais que tu n'en abuseras pas. Tu laisses entre nous l'espace nécessaire pour que l'un et l'autre nous puissions exister et faire vivre nos différences comme des richesses qui se complètent. Cette confiance est au coeur de notre relation et ce, qu'elle soit humaine ou divine.

Et pourtant, nous dit le récit un peu plus loin, Adam et Eve vont se cacher l'un de l'autre car la confiance s'est rompue entre eux. Comment garder confiance lorsque l'on sait que l'un et l'autre veulent se dominer pour avoir le dessus. La domination, la maîtrise vont tuer la relation. Cette dernière ne peut se vivre et grandir que dans l'abandon réciproque né d'une confiance mutuelle et inaltérable. Si je te domine car je crois que j'existe mieux, que je suis vraiment quelqu'un, un jour je découvrirai dans ma solitude intérieure que je ne suis qu'objet d'admiration. Par contre, si j'accepte de m'abandonner et de faire le pari de la confiance, un jour je découvrirai, tout autant dans ma solitude intérieure que je suis un sujet d'amour. La domination tue la relation, l'abandon l'a fait vivre. C'est ce que l'histoire tant de la Genèse que de l'évangile tente de nous démontrer. Le Dieu de la Genèse n'est pas un Dieu de la maîtrise, le Jésus de l'évangile n'est pas un Dieu de domination. Et pourtant, croyons-nous ils sont tous deux Tout puissants. Mais leur toute puissance, n'est peut-être pas cette toute puissance à laquelle nous croyons, une toute puissance de domination. Dieu qu'il soit Père ou Fils, ils sont tous deux signes d'une maîtrise maîtrisée, c'est-à-dire d'une puissance de douceur, d'une puissance de tendresse. C'est cette puissance-là, et seulement celle-là qui fait vivre et qui permet d'aimer. Que cette puissance de douceur et de tendresse nous accompagne tout au long de ce carême.

Amen.

21e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Etonnant cette petite crise d'identité dans le chef de Jésus. On pourrait presque imaginer que cette scène se passe au cours de son adolescence comme s'il était un peu incertain sur lui-même ; un besoin de savoir ce que les autres pensent de lui pour pouvoir se construire et se situer dans son propre monde. Le Christ savait que ses jours étaient comptés. Avait-il réussi sa mission ? Allait-on l'oublier aussi vite après sa mort ou quelque chose resterait finalement de lui après les événements dramatiques auxquels il allait être confrontés ? Tant de questions pour un seul homme. Et nous pouvons comprendre qu'une petite crise d'angoisse existentielle ait pu le traverser. Pourtant, pourtant ce n'est pas d'abord sur cette fameuse question que je voudrais m'arrêter quelques instants ce soir (matin) mais plutôt sur l'endroit où elle a été posée. Ce n'est sans doute pas sans raison que le Christ s'interroge de cette manière précisément dans le région de Césarée-de-Philippe. Césarée-de-Philippe, ville hautement religieuse dans sa diversité. La ville était parsemée de nombreux temples dédiés au dieu syrien Baal. Nous pouvons en dénombrer quatorze. Césarée vivait donc sous l'ombrage d'anciens dieux. Mais ces dieux syriens étaient loin d'avoir le monopole du culte et de la vénération. Dans cette ville, il y avait également une caverne dans laquelle, le dieu grec Pan, dieu de la nature vit le jour. De plus pour les juifs de l'époque, le Jourdain prenait sa source dans cette même caverne. Juifs, Grecs, Syriens avaient fait de Césarée une ville d'adoration de leurs dieux. Il ne manquait plus que les Romains, me direz-vous. Ils ne nous ont pas attendu puisque toujours dans cette ville, ils érigèrent un temple de marbre blanc en l'honneur de la divinité de César. Dès lors, je crois que nous pouvons affirmer que cet endroit choisi par le Christ pour poser ses fameuses questions est loin d'être neutre. Voilà un homme, un sans logis, un sans le sous, un charpentier de Galilée entouré de douze hommes très simples, dans un endroit littéralement submergés de temples syriens, grecs, romains, dans un lieu plein de sens pour les juifs également ; voilà cet homme qui demande à ceux qui l'accompagnent « Le Fils de l'homme, qui est-il d'après ce que disent les hommes ? » Le Christ reprend à son compte cette dynamique de communication. D'abord savoir ce que l'autre dit sur lui. C'est vrai même pour nous, il est tellement plus facile de parler sur l'autre plutôt que de parler à l'autre. Parle sur l'autre, parler de l'autre n'apporte pas grand chose, c'est pourquoi Jésus se tourne vers ses disciples pour leur demander : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? ». Cette histoire s'est passée, il y a bientôt deux mille ans. C'était bien loin d'ici. Les lieux ont changé et il en va de même pour les dieux. Ces derniers sont aujourd'hui différents mais tout aussi présents. Nos dieux contemporains sont peut être plus matériel, leur soi-disant bonheur est immédiat. Ils sont en tout cas plus palpables, plus réels. Mais comme les faux-dieux d'hier, ils risquent de nous enfermer dans une spirale qui va nous éloigner de nous-mêmes, nous enlever de notre raison d'être. C'est sans doute pourquoi ce soir (matin) encore, cet évangile s'adresse à chacune et chacun d'entre nous dans le silence de nos coeurs. Un peu comme si le Christ nous susurrait : « je n'attends pas de vous une connaissance intellectuelle sur moi ; il n'y a pas lieu de lire des livres sur ma vie, sur qui je suis ; je vous demande juste une petite chose : me connaître, c'est-à-dire entrer en relation avec moi. Rien de plus ». Cette relation se vivra de diverses manières, en fonction de chacune de nos histoires personnelles. Elle sera directe, régulière pour certains ; elle passera par l'amour et l'amitié pour d'autre. Chacune et chacun nous avons notre chemin de rencontre avec Jésus. Il n'y a pas de recette. Il n'y a pas de chemin tout tracé. Puisqu'il s'agit avec tout d'une rencontre, d'une relation, voire même d'un amour, c'est à nous de trouver notre manière de connaître le Christ. Epris de ce désir, de cette soif de connaissance, nous aussi nous pourrons dire : « oui, tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ». Amen

23e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Dianda Jean-Baptiste
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Frères et s½urs, Dans la vie de tous les jours, dans notre société, nous proclamons haut et fort que « chacun est responsable de ses choix et ne peut s'en prendre qu'à lui-même des conséquences qui en résultent. » Il s'agit là de la consécration de la responsabilité individuelle dictée par le respect de la liberté et de la dignité de la personne humaine. La vie privé est sacrée ! Et pourtant, dans notre société, la loi condamne aussi la non-assistance à personne en danger de mort ;comme pour rappeler que la responsabilité individuelle a ses limites, et que, quelque part, nous sommes responsables les uns des autres -malgré tout ! A travers les lectures qui nous sont proposées dans la liturgie de ce dimanche, nous pouvons déceler une constante : « l'indifférence peut devenir fatal. » En effet, ces lectures montrent comment nous comporter envers des frères et s½urs qui ont notoirement commis un péché (Mt.18,15-ss). Elles montrent aussi que « l'accomplissement parfait de la loi c'est la charité », un devoir (dette) avec lequel on n'est jamais quitte(Rm.13,8-ss).Impossible , dès lors, d'abandonner les pécheurs à leur sort. La charité à leur égard demande qu'on s'efforce de les amener à s'amender. Voilà ce que certains appellent le devoir de « correction fraternelle » lequel exige doigté et humilité, car il ne s'agit pas de juger ni de condamner des coupables. Matthieu est très sensible au problème de l'exclusion puisque son principal souci est de rassembler en communauté fraternelle. Il propose donc une solution progressive en trois étapes : 1 .Un accord à l'amiable, mais cela ne marche pas toujours. 2. Prendre deux ou trois personnes comme témoins. 3. L'intervention de la communauté et éventuellement une « excommunication ». Cette procédure relève de la consigne de la correction fraternelle et du bon sens :ne brûlez pas d'étapes. Pour Matthieu, il est important de « parler à son frère » et « non de son frère ». Peut-être le faisons-nous trop peu ? Et ne serait-ce pas alors le signe d'un manque d'intérêt ? L'enjeu de toute cette procédure reste, pour Matthieu, de ne pas perdre quelqu'un, d'avoir une assemblée fraternelle. En Afrique nous parlons de l'arbre à palabre où tout se discute autour d'une calebasse (une espèce de cruche) de vin de palme(ou tout autre vin local)jusqu'à ce qu'une solution de paix ,de réconciliation soit trouvée. Voici une petite histoire que j'ai trouvée dans le livre des « sentences des pères du désert, n ?352, Solesmes, 1966, pp.251-ss. » « Deux anciens vécurent ensemble bien des années, et jamais ils ne se disputèrent. Aussi, l'un dit à l'autre : « si nous nous disputions une fois comme tout le monde ? » Son frère lui répondit : « je ne sais pas comment on fait pour se disputer ». L'autre dit : « voici : je pose une brique entre nous. Mais je dis :elle est à moi. Et toi ,tu dis :non, c'est la mienne ! C'est comme cela qu'une dispute commence ». Il posèrent la brique entre eux. L'un d'eux dit : « elle est à moi ». L'autre dit : « non, elle est à moi ». Le premier reprit : « oui, elle est à toi ; prends-la et va -t-en ». Et ils se séparèrent sans pouvoir se disputer. » Frères et s½urs, Pour terminer, permettez-moi de partager avec vous les réflexions de l'abbé Pierre dans son livre « Fraternité »,Paris,Fayard,1999,pp.85-88. « Nous sommes tous constamment confrontés à choisir entre deux chemins, deux sortes d'engagement, deux manières d'être...Ces deux voies sont très claires : « moi sans les autres ou moi avec les autres ... ». Personnellement, c'est vers l'âge de sept ans que j'ai pris conscience de l'existence des choix à travers un petit événement tout simple. J'avais volé de la confiture et laissé accuser un de mes frères. Mes parents s'en étant aperçus, ils me punirent en m'interdisant d'aller à une fête chez des cousins .Le soir, mes frères et s½urs rentrent tout joyeux et me racontent les jeux merveilleux qu'ils ont faits. Imperturbable, je leur réponds : « qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse puisque je n'y étais pas ? » Mon père a entendu ma réflexion. Il me fait venir dans son bureau et me dit avec douceur et tristesse : « Henri, comment ne vois-tu pas combien ce que tu as dit à ton frère est affreux ? Alors il n'y a que toi qui compte ? » Ce fut un choc terrible .Je compris que je pouvais me replier sur moi-même, me suffire à moi-même, ou au contraire, m'ouvrir aux autres, participer à leurs joies et à leurs peines. Tout homme un peu attentif à ce qui est au-dedans de lui voit bien qu'il est traversé par deux mouvements :l'idolâtrie de soi- moi, moi, moi, mon enrichissement, ma réussite, ma carrière, et que les autres se débrouillent- et puis la générosité, le partage, l'amour. Mais aimer, qu'est-ce que c'est ? Aimer, c'est être plus hors de soi. L'amour, c'est la sortie de soi...Je suis intimement convaincu que ce qu'on appelle ,dans l'imagerie populaire chrétienne, l' « enfer » et le « paradis », ne sont que le prolongement dans l'au-delà de ces deux voies que nous aurons choisi de suivre sur Terre. Au contraire de Sartre qui disait « l'enfer c'est les autres », je dirais « l'enfer c'est soi-même coupé des autres ». C'est se contempler éternellement le nombril. C'est être l'idolâtre de soi .A l'inverse, le paradis c'est être relié aux autres. C'est la joie du partage, de l'échange, de communion. »

23e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Cela fait des années qu'ils se connaissaient et ils avaient décidé d'unir leurs destinées. Elle était vraiment aux anges et lui semblait relativement heureux d'avoir pris une telle décision. Ils avaient chacun choisi de nombreux témoins. Un peu comme s'ils voulaient noyer le poisson dans l'eau. Plus ils sont nombreux, moins il y aura de chance de se faire interpeller. Ses amis à lui, même sa famille proche redoutaient cet événement. Ils parlaient ensemble très souvent de lui. Il était presque devenu leur unique sujet de conversation au fur et à mesure que le plus beau jour arrivait. Ils parlaient de lui mais jamais à lui. Pas un n'avait le courage de l'affronter alors qu'ils avaient tous l'impression qu'il allait à la catastrophe. Il avait tellement changé depuis qu'il la connaissait. Il ne voyait plus personne. C'était trop fusionnel pour qu'il puisse vraiment respirer. Et ils se lamentaient de plus belle sur cette vie gâchée. Il fallait lui parler, il faudrait lui parler. Mais personne n'osait. Quand quelques années plus tard, ils se sont séparés malgré leurs enfants : famille et amis ont vivement regretté de s'être tu.

Qui d'entre nous, d'une manière ou une autre, ne se reconnaît pas dans cette histoire ? Combien de fois dans nos vies, des pensées, des intuitions nous traversent et nous n'avons pas le courage et la franchise de le dire à la personne concernée. Et pourtant les paroles du Christ ce soir (matin) sont limpides : « si ton frère a commis un péché ». Ca vaut aussi pour les soeurs, vous n'y échapper pas mesdames. Si ton frère a commis un péché c'est-à-dire si ton frère a fait ou va faire quelque chose qui va à l'encontre de lui-même, qui l'empêche d'advenir, de devenir ce à quoi il est appelé, va lui parler seul à seul. Un péché, c'est donc tout obstacle qui entrave notre épanouissement, tout acte qui nous dévie du chemin qui conduit au bonheur. Ces actes parsèment nos vies et ralentissent notre réalisation personnelle. Si tu vois que ton frère, ta soeur trébuche ne convoque pas une réunion pour discuter, parler de ce qu'il ou elle a fait mais prends ton courage à deux mains et va lui parler seul à seul. « Seul à seul », c'est-à-dire tout en finesse, tout en tendresse. Dans cette rencontre, nous ne sommes pas là pour juger, voire condamner mais pour aider un être aimé à se relever. Un peu comme si nous lui disions, presqu'en s'excusant : « ce que tu vis, je ne peux pas rester indifférent. Ne te formalise pas de la manière maladroite dont je vais te parler, entends seulement mon souci de toi, je t'aime ». Parler « seul à seul » tel que le Christ nous le demande, c'est être capable de se rencontrer tout en tendresse. Nos mots, si durs soient-ils sont portés par l'amour que nous avons pour l'autre, par notre désir profond de ne plus le voir tomber. Oser parler en vérité est une des nombreuses manifestations de l'amitié. Cela n'est pas aisé. Nous avons peur de nous tromper, de blesser la personne aimée. C'est vrai nous sommes suffisamment intelligent pour trouver toutes les excuses qui nous permettront d'éviter une telle confrontation. Mais ça, c'est tout à fait contraire à l'évangile de ce jour. Aimer, c'est aussi aider l'autre à avancer sur le chemin de sa destinée. Et ce, quel qu'en soit le prix à payer ! Cela risque effectivement de nous coûter.

Mais quelle récompense si nous y parvenons. En effet, nous dit Jésus : « s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère ». Qu'est-ce à dire : gagner son frère ? Gagner, verbe devenu presque indécent parce souvent il suppose le fait d'écraser l'autre pour y arriver. Dans l'exemple du Christ, le combat est avec soi-même. Il n'est au détriment de personne d'autre. Je dois donc tout faire pour y arriver. Mais c'est vrai que pour gagner, il faut d'abord se battre. Et cela fait parfois mal, si mal. Cependant, si l'être aimé sort victorieux de cette lutte avec lui-même, il n'aura pas gagné une médaille ; il se sera gagné. Il deviendra un peu plus lui-même. Si c'est cela que nous pouvons espérer, cela ne vaut-il pas vraiment pas la peine d'aller lui parler seul à seul pour le gagner ?

Amen.

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