3e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Moore Gareth
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

 

Mt 4, 12-23

You are the sunshine of my life That's why I'll always be around, You are the apple of my eye, Forever you'll stay in my heart.

Chaque année, en été, il y a des millions d'anglais qui fuient l'Angleterre pour aller en Espagne, en Italie, en Grèce, en Turquie. Ce n'est pas parce qu'ils adorent les espagnols ou les grecs, ou qu'ils détestent le gouvernement britannique ; ils cherchent simplement le soleil. Pour beaucoup, c'est le moment le plus important de l'année, ils travaillent 50 semaines par an pour pouvoir avoir leurs deux semaines au soleil. Telle est l'importance du soleil. Nous sommes des tournesols, nous cherchons le soleil, nous nous tournons vers la lumière, nous la suivons.

Le monde naturel est un symbole du spirituel. Si nous cherchons le soleil, source de lumière, de chaleur, de vie, nous avons aussi une vie spirituelle et nous cherchons une lumière spirituelle. Au temps de ma jeunesse, il y avait une chanson populaire "You are the sunshine of my life". C'était composé et chanté par Stevie Wonder. Il était aveugle, incapable de voir la lumière naturelle, mais il comprenait très bien qu'il avait besoin, comme nous tous, d'une lumière plus spirituelle, une lumière qui éclaire le sens de sa vie et qui l'aide à trouver, dans la vie, son propre chemin. Il croyait l'avoir trouvée dans la personne qu'il aimait et pour laquelle a écrit cette chanson ; c'est l'amour qui lui a ouvert les yeux et qui a permis à l'autre de le remplir de sa lumière. Il y a 2700 ans, le prophète Isaïe a compris, lui aussi, la nécessité de cette lumière spirituelle. Selon sa prophétie, que nous avons entendue dans la première lecture, cette lumière paraîtrait en Galilée.

Si, en Galilée, Pierre et André courent après Jésus, ce n'est pas parce qu'ils trouvent trop ennuyeuse leur vie de pêcheur ; si Jean et Jacques se tournent vers lui, quittent leur père pour le suivre, ce n'est pas parce qu'ils détestent leur père ; c'est parce qu'ils voient, tous les quatre, en lui le soleil spirituel, la lumière de vie. A la lumière de Jésus, ils voient les choses autrement. Il y avait dans leur vie une obscurité, dont ils n'étaient peut-être pas conscients ; maintenant, en voyant Jésus, ils voient plus clair, et ils le savent. En la personne de Jésus et en son enseignement, les quatre croient voir les choses telles qu'elles sont ; Jésus les éclaire, et ils croient arriver à une compréhension du monde et de leur vie dans le monde. Jésus est le 'sunshine' de leur vie.

Voilà ce qu'ils croient. Mais est-ce qu'ils ont raison ? Ne se trompent-ils pas ? Il est très dangereux de suivre un homme, les hommes déçoivent, on peut tout perdre en les suivant. Notre siècle en est témoin. Il y a de vieux films des discours d'Adolf Hitler. Vous le voyez là, crier devant une immense foule. Parfois, vous voyez aussi le visage de ceux, surtout des jeunes, qui l'écoutent. Ils sont ravis, leurs yeux brillent, leur visage est rayonnant. Ils aiment Hitler, ils l'adorent. Il est le sunshine de leur vie. Mais c'était une affaire de dix ans. C'était une fausse lumière ; il les a fourvoyés. Leur amour a abouti très vite à une catastrophe totale, leur lumière s'est révélée obscurité.

Jésus, par contre, n'a pas fourvoyé les quatre premiers disciples. Ils n'ont pas été déçus. Oui, ils ont eu leurs difficultés, le moment de la passion de Jésus était un moment de ténèbres, il a semblé mettre fin à tout leur espoir. Mais, finalement, la résurrection et leur vie de disciple leur a montré que la lumière de Jésus n'était pas fausse, Jésus ne les avait pas trompés, leur amour n'était pas déçu. Jésus restait, comme ce premier jour-là en Galilée, le sunshine de leur vie. C'est pourquoi ils ont fait de leur mieux pour transmettre leur expérience, leur amour, aux autres, pour que les autres voient à leur tour cette lumière. Ils ont réussi, beaucoup d'autres ont pu voir en la personne de Jésus la lumière qu'ils cherchaient. Ce n'était pas une affaire de dix ans. La lumière de Jésus s'est révélée une vraie lumière, durable, éclairante, une lumière qui donne la vie, qui permet à chacun de suivre son propre chemin. Cette lumière est toujours là, Jésus peut être, si nous le voulons, le sunshine de notre vie.

23e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Dianda Jean-Baptiste
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Frères et s½urs, Dans la vie de tous les jours, dans notre société, nous proclamons haut et fort que « chacun est responsable de ses choix et ne peut s'en prendre qu'à lui-même des conséquences qui en résultent. » Il s'agit là de la consécration de la responsabilité individuelle dictée par le respect de la liberté et de la dignité de la personne humaine. La vie privé est sacrée ! Et pourtant, dans notre société, la loi condamne aussi la non-assistance à personne en danger de mort ;comme pour rappeler que la responsabilité individuelle a ses limites, et que, quelque part, nous sommes responsables les uns des autres -malgré tout ! A travers les lectures qui nous sont proposées dans la liturgie de ce dimanche, nous pouvons déceler une constante : « l'indifférence peut devenir fatal. » En effet, ces lectures montrent comment nous comporter envers des frères et s½urs qui ont notoirement commis un péché (Mt.18,15-ss). Elles montrent aussi que « l'accomplissement parfait de la loi c'est la charité », un devoir (dette) avec lequel on n'est jamais quitte(Rm.13,8-ss).Impossible , dès lors, d'abandonner les pécheurs à leur sort. La charité à leur égard demande qu'on s'efforce de les amener à s'amender. Voilà ce que certains appellent le devoir de « correction fraternelle » lequel exige doigté et humilité, car il ne s'agit pas de juger ni de condamner des coupables. Matthieu est très sensible au problème de l'exclusion puisque son principal souci est de rassembler en communauté fraternelle. Il propose donc une solution progressive en trois étapes : 1 .Un accord à l'amiable, mais cela ne marche pas toujours. 2. Prendre deux ou trois personnes comme témoins. 3. L'intervention de la communauté et éventuellement une « excommunication ». Cette procédure relève de la consigne de la correction fraternelle et du bon sens :ne brûlez pas d'étapes. Pour Matthieu, il est important de « parler à son frère » et « non de son frère ». Peut-être le faisons-nous trop peu ? Et ne serait-ce pas alors le signe d'un manque d'intérêt ? L'enjeu de toute cette procédure reste, pour Matthieu, de ne pas perdre quelqu'un, d'avoir une assemblée fraternelle. En Afrique nous parlons de l'arbre à palabre où tout se discute autour d'une calebasse (une espèce de cruche) de vin de palme(ou tout autre vin local)jusqu'à ce qu'une solution de paix ,de réconciliation soit trouvée. Voici une petite histoire que j'ai trouvée dans le livre des « sentences des pères du désert, n ?352, Solesmes, 1966, pp.251-ss. » « Deux anciens vécurent ensemble bien des années, et jamais ils ne se disputèrent. Aussi, l'un dit à l'autre : « si nous nous disputions une fois comme tout le monde ? » Son frère lui répondit : « je ne sais pas comment on fait pour se disputer ». L'autre dit : « voici : je pose une brique entre nous. Mais je dis :elle est à moi. Et toi ,tu dis :non, c'est la mienne ! C'est comme cela qu'une dispute commence ». Il posèrent la brique entre eux. L'un d'eux dit : « elle est à moi ». L'autre dit : « non, elle est à moi ». Le premier reprit : « oui, elle est à toi ; prends-la et va -t-en ». Et ils se séparèrent sans pouvoir se disputer. » Frères et s½urs, Pour terminer, permettez-moi de partager avec vous les réflexions de l'abbé Pierre dans son livre « Fraternité »,Paris,Fayard,1999,pp.85-88. « Nous sommes tous constamment confrontés à choisir entre deux chemins, deux sortes d'engagement, deux manières d'être...Ces deux voies sont très claires : « moi sans les autres ou moi avec les autres ... ». Personnellement, c'est vers l'âge de sept ans que j'ai pris conscience de l'existence des choix à travers un petit événement tout simple. J'avais volé de la confiture et laissé accuser un de mes frères. Mes parents s'en étant aperçus, ils me punirent en m'interdisant d'aller à une fête chez des cousins .Le soir, mes frères et s½urs rentrent tout joyeux et me racontent les jeux merveilleux qu'ils ont faits. Imperturbable, je leur réponds : « qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse puisque je n'y étais pas ? » Mon père a entendu ma réflexion. Il me fait venir dans son bureau et me dit avec douceur et tristesse : « Henri, comment ne vois-tu pas combien ce que tu as dit à ton frère est affreux ? Alors il n'y a que toi qui compte ? » Ce fut un choc terrible .Je compris que je pouvais me replier sur moi-même, me suffire à moi-même, ou au contraire, m'ouvrir aux autres, participer à leurs joies et à leurs peines. Tout homme un peu attentif à ce qui est au-dedans de lui voit bien qu'il est traversé par deux mouvements :l'idolâtrie de soi- moi, moi, moi, mon enrichissement, ma réussite, ma carrière, et que les autres se débrouillent- et puis la générosité, le partage, l'amour. Mais aimer, qu'est-ce que c'est ? Aimer, c'est être plus hors de soi. L'amour, c'est la sortie de soi...Je suis intimement convaincu que ce qu'on appelle ,dans l'imagerie populaire chrétienne, l' « enfer » et le « paradis », ne sont que le prolongement dans l'au-delà de ces deux voies que nous aurons choisi de suivre sur Terre. Au contraire de Sartre qui disait « l'enfer c'est les autres », je dirais « l'enfer c'est soi-même coupé des autres ». C'est se contempler éternellement le nombril. C'est être l'idolâtre de soi .A l'inverse, le paradis c'est être relié aux autres. C'est la joie du partage, de l'échange, de communion. »

23e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Cela fait des années qu'ils se connaissaient et ils avaient décidé d'unir leurs destinées. Elle était vraiment aux anges et lui semblait relativement heureux d'avoir pris une telle décision. Ils avaient chacun choisi de nombreux témoins. Un peu comme s'ils voulaient noyer le poisson dans l'eau. Plus ils sont nombreux, moins il y aura de chance de se faire interpeller. Ses amis à lui, même sa famille proche redoutaient cet événement. Ils parlaient ensemble très souvent de lui. Il était presque devenu leur unique sujet de conversation au fur et à mesure que le plus beau jour arrivait. Ils parlaient de lui mais jamais à lui. Pas un n'avait le courage de l'affronter alors qu'ils avaient tous l'impression qu'il allait à la catastrophe. Il avait tellement changé depuis qu'il la connaissait. Il ne voyait plus personne. C'était trop fusionnel pour qu'il puisse vraiment respirer. Et ils se lamentaient de plus belle sur cette vie gâchée. Il fallait lui parler, il faudrait lui parler. Mais personne n'osait. Quand quelques années plus tard, ils se sont séparés malgré leurs enfants : famille et amis ont vivement regretté de s'être tu.

Qui d'entre nous, d'une manière ou une autre, ne se reconnaît pas dans cette histoire ? Combien de fois dans nos vies, des pensées, des intuitions nous traversent et nous n'avons pas le courage et la franchise de le dire à la personne concernée. Et pourtant les paroles du Christ ce soir (matin) sont limpides : « si ton frère a commis un péché ». Ca vaut aussi pour les soeurs, vous n'y échapper pas mesdames. Si ton frère a commis un péché c'est-à-dire si ton frère a fait ou va faire quelque chose qui va à l'encontre de lui-même, qui l'empêche d'advenir, de devenir ce à quoi il est appelé, va lui parler seul à seul. Un péché, c'est donc tout obstacle qui entrave notre épanouissement, tout acte qui nous dévie du chemin qui conduit au bonheur. Ces actes parsèment nos vies et ralentissent notre réalisation personnelle. Si tu vois que ton frère, ta soeur trébuche ne convoque pas une réunion pour discuter, parler de ce qu'il ou elle a fait mais prends ton courage à deux mains et va lui parler seul à seul. « Seul à seul », c'est-à-dire tout en finesse, tout en tendresse. Dans cette rencontre, nous ne sommes pas là pour juger, voire condamner mais pour aider un être aimé à se relever. Un peu comme si nous lui disions, presqu'en s'excusant : « ce que tu vis, je ne peux pas rester indifférent. Ne te formalise pas de la manière maladroite dont je vais te parler, entends seulement mon souci de toi, je t'aime ». Parler « seul à seul » tel que le Christ nous le demande, c'est être capable de se rencontrer tout en tendresse. Nos mots, si durs soient-ils sont portés par l'amour que nous avons pour l'autre, par notre désir profond de ne plus le voir tomber. Oser parler en vérité est une des nombreuses manifestations de l'amitié. Cela n'est pas aisé. Nous avons peur de nous tromper, de blesser la personne aimée. C'est vrai nous sommes suffisamment intelligent pour trouver toutes les excuses qui nous permettront d'éviter une telle confrontation. Mais ça, c'est tout à fait contraire à l'évangile de ce jour. Aimer, c'est aussi aider l'autre à avancer sur le chemin de sa destinée. Et ce, quel qu'en soit le prix à payer ! Cela risque effectivement de nous coûter.

Mais quelle récompense si nous y parvenons. En effet, nous dit Jésus : « s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère ». Qu'est-ce à dire : gagner son frère ? Gagner, verbe devenu presque indécent parce souvent il suppose le fait d'écraser l'autre pour y arriver. Dans l'exemple du Christ, le combat est avec soi-même. Il n'est au détriment de personne d'autre. Je dois donc tout faire pour y arriver. Mais c'est vrai que pour gagner, il faut d'abord se battre. Et cela fait parfois mal, si mal. Cependant, si l'être aimé sort victorieux de cette lutte avec lui-même, il n'aura pas gagné une médaille ; il se sera gagné. Il deviendra un peu plus lui-même. Si c'est cela que nous pouvons espérer, cela ne vaut-il pas vraiment pas la peine d'aller lui parler seul à seul pour le gagner ?

Amen.

13e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Régulièrement, je suis pris d'un désir un peu fou : celui d'installer des haut-parleurs sur le toit de la voiture communautaire que j'utilise. Pourquoi me direz-vous ? Pour tout simplement pouvoir traiter de tous les noms d'oiseaux que je connais, et la liste est plutôt longue, les automobilistes qui ne me remercient pas d'avoir été courtois au volant en me mettant sur le côté pour les laisser passer et ce, même s'ils sont en droit. J'imagine la tête de celui ou de celle qui n'ayant pas eu la délicatesse de m'envoyer à travers son pare-brise un petit geste de la main, voire même juste un sourire, se faire insulter à travers mes haut-parleurs. Vu que je rencontre cette expérience douloureuse régulièrement et que je ne suis pas à l'abri de me faire piéger également, je risque d'être poursuivi pour pollution du bruit. Evidemment, ce n'est qu'un rêve. Mais quel rapport avec l'évangile que nous venons d'entendre, êtes-vous en droit de me demander ?

Quand un automobiliste, que nous estimons grossier, ne nous remercie pas, il nous ignore et nous avons l'impression que nous n'existons pas. Nous ne sommes pas reconnus. Or pour être reconnu, il ne faut pas grand chose rappelle Jésus : même un simple verre d'eau fraîche. Ce n'est quand même pas la fin du monde, un simple verre d'eau fraîche. Cependant, celui qui donnera cela en sa qualité de disciple, il ne perdra pas sa récompense, conclut le Christ. Notre vie, aujourd'hui encore, est effectivement parsemée d'une multitude de petits gestes souvent plus insignifiants les uns que les autres et pourtant... Et pourtant qu'est-ce qu'ils sont importants ces petits détails qui rythment nos vies quotidiennes. Une attention par-ci, un sourire par-là, un geste de tendresse, quelques minutes d'amitié. Ils sont millions ces petits riens qui font la beauté de la vie. Mais ne risquons-nous pas de trop souvent les oublier. Nous ne pouvons, je crois, nous mobiliser de manière permanente pour faire des actions d'éclat, un peu exceptionnelles. C'est vrai, et notre communauté l'a encore prouvé récemment, nous sommes capables de nous montrer extrêmement généreux pour un acte ponctuel face à la détresse d'un enfant. Mais qu'un acte pareil, tout aussi merveilleux qu'il soit, ne fasse jamais d'ombre à tous les autres petits actes de la vie, qui sont effectués tout au long d'une année et dans la discrétion de rencontres sans tapage, sans bruit. Là, c'est l'accueil dans la fidélité qui se vit.

Etre accueilli, nous rappelle l'évangile ainsi que les autres lectures de ce jour, n'est pas quelque chose d'anodin mais bien de divin. L'accueil est échange, l'accueil est reconnaissance. Et l'accueil est aussi parfois un défi. En effet, il n'est pas toujours facile d'accueillir celles et ceux envers lesquels nous avons moins de sympathie. Nous ne sommes pas, non plus toujours prêts à nous faire surprendre par certains événements de la vie. Parfois, nous sommes saisis par une situation que nous n'avions pas prévue. Elle déjoue nos plans, fausse nos prévisions, ébranle nos sécurités. Et nous voilà au coeur de la réalité, avec toutes nos questions et nos désirs de tranquillité, de n'être pas dérangé. Les défis, eux aussi, se comptent par milliers. Et voilà, que ce matin (soir), nous sommes à nouveau bousculés dans notre foi, nos certitudes. Le Christ nous convie à répondre à un défi qui dépasse notre imagination : celui de Le choisir. De Le choisir en vérité.

Il nous rappelle avec force, utilisant certaines images d'amour sans concession, que lorsque nous choisissons le chemin de la foi, ce choix n'est pas des moindres. Il demande de nous une disponibilité de coeur et d'esprit qui pourra nous conduire, lors de certains événements, à prendre une direction qui ne va peut-être pas dans le sens de notre humanité mais bien dans celui de la divinité. Croire, c'est donc aussi faire des choix et se laisser surprendre, en confiance, par les défis de la vie. Mais, avons-nous cette disposition de coeur et ce désir de nous laisser émouvoir par l'amour radical de Dieu pour oser mettre nos pas dans les siens ? Que cette question puisse alimenter nos propres réflexions, cet été.

Amen.

Noël

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps de Noël
Année liturgique : A, B, C
Année: 1998-1999

Il y a quand même quelque chose de bien mystérieux dans cette fête de Noël que nous célébrons cette nuit. Tout aussi mystérieux que le mystère de ce Dieu qui s'est fait homme. Dans notre pays, et ce quelle que soit l'intensité de notre foi, nous fêtons Noël. Noël, fête de l'habillement, par excellence. Nous nous mettons sur notre 31 comme aux grandes occasions et nous allons même jusqu'à habiller notre maison : sapin, décoration intérieure et extérieure. Tout est là pour nous permettre de vivre une belle fête. Même si, c'est vrai, chez nous, nous n'allons pas, comme en Suède, jusqu'à changer les tentures et les cadres pour transformer complètement la pièce dans laquelle chaque famille célébrera ce moment tant attendu pour les uns, redouté pour les autres. Il y a vraiment quelque chose de merveilleux dans ce que nous vivons pour l'instant. De plus, au delà de l'habillement, Noël est aussi la fête de l'eau dans son vin et ce, même si notre réveillon a été bien arrosé. Chacune et chacun, nous faisons un effort pour que joie et paix règnent lors des différentes rencontres. Deux mille ans après cette naissance qui va complètement transformer notre humanité, il y a toujours du magique dans cette fête.

Oui, Noël est alors bien la fête d'une émotion. Une émotion qui nous fait remonter aux sources de nos racines les plus profondes. Elle est la première étoile dans notre ciel intérieur. Elle commence là - et se pose dans les tréfonds de nos silences les plus cachés. L'émotion est invisible en ses débuts, indiscernable dans nos visages. D'abord nous ne voyons rien. Nous sentons qu'elle naît en nous, c'est tout. Elle avance par elle-même, vers son propre couronnement : cette quête inlassable du bonheur. L'émotion passe comme une pluie de lumière au jardin. Elle laisse en nous une solitude toute fraîche, une connaissance calme. Elle est en nous comme une lumière douce dans les fins de l'été, à la tombée de l'enfance. Elle éclaire ce que nous aimons mais sans toucher à notre ombre. Elle effleure tout le champ de l'invisible des sentiments. Oui, les émotions donnent vraiment sens à nos vies, tout en les rendant elles-mêmes insensées puisque nous ne pouvons y graver les mots de notre ressenti, de notre émerveillement. Et c'est cet émerveillement qui crée en nous un appel d'air. L'éternel s'y engouffre à la vitesse de la lumière et dans un espace soudain vidé de tout.

Nous ne pouvons évidemment pas nous satisfaire de ne voler que dans l'espace de nos émotions. Elles sont essentielles à cette quête de vie dans laquelle nous nous inscrivons mais elles ne peuvent se suffire à elles-mêmes. Elles demandent à être reconnues pour devenir fondatrices de ce que nous sommes et devenons. Un peu d'ailleurs, à l'image de notre première lecture, Noël nous convie à vivre, année après année mais sans jamais se lasser, l'expérience d'un recensement intérieur. Un temps que nous nous offrons à nous-mêmes pour retrouver le sens de notre vie. Un chemin personnel pour revenir aux sources de ce qui forment les fondements de ce que nous sommes. Un recensement, entendu comme un retour à l'essentiel, c'est-à-dire à ce désir, voire même à ce besoin existentiel, de comprendre ce qui nous rend heureux. Un peu, comme si Dieu susurrait aux creux de notre ombre : « tu n'es toi-même que lorsque tu nais à toi ». La naissance à soi, c'est peut-être également partir à l'écoute de ses émotions les plus profondes, les faire exister pour remettre du merveilleux dans nos vies. Oh non pas un merveilleux sans attaches mais un merveilleux enraciné dans la naissance de l'enfant-Dieu. Si Noël touche à ce point à nos racines, à nos émotions, c'est parce qu'au fond de nous-mêmes, nous ne sommes pas indifférents au mystère de cet événement. Un événement qui dépasse d'ailleurs tout entendement. C'est pourquoi il reste d'abord avant tout de l'ordre d'une émotion : Dieu s'est fait homme. Si c'est par nos émotions que nous pouvons entrer dans ce mystère de Noël, c'est par notre raison que nous choisissons de chercher à tenter de le comprendre. Oui, cette nuit nous découvrons une fois encore qu'au-delà d'un sentiment merveilleux, Dieu notre Père nous offre un superbe cadeau : Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. C'est en ce sens précis que cette fête nous touche si profondément, nous découvrons, nous redécouvrons que toutes et tous nous sommes appelés à devenir Dieu, à partager la vie divine. Quelle pari sur notre humanité, quelle espérance pour nous autres. C'est pour cela que nous pouvons chanter : oui, la vie est belle.

Joyeux Noël.

Amen.

Noël

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps de Noël
Année liturgique : A, B, C
Année: 1998-1999

Lc 2, 1-14

Noël, chaque année Noël. Temps étonnant au coeur de nos vies. Pour beaucoup d'entre nous, mais hélas pas pour tous, il est avant tout un temps de retrouvailles familiales dans une atmosphère différente. Habillement, décoration intérieure, repas, toutes les touches sont à la fête. A Noël, les discussions sont joyeuses et souvent plus profondes. Nous osons laisser l'espace à certaines émotions puisque des choses se disent et se racontent sous le regard de la colombe de la paix. Noël, fête de l'intimité, fête de la tendresse. Tendresse, mais qu'est-ce à dire ?

Vivre sans tendresse, nous ne le pourrions pas. Alors être aimé, c'est à toi que s'adresse ces quelques mots au plus profond de ton silence intérieur. La tendresse, il n'y en pas de bonne définition, chacune et chacun nous la cherchons, la composons. Elle est, entre nous, comme un souffle doux, une brise ineffable qui vient de notre âme, passe par le coeur pour se rayonner en chaleur subtile par les yeux, la voix, le geste, en fait par l'être tout entier. La tendresse est une lumière si fine, si ténue et cependant si forte lorsque tu la reçois. Elle t'illumine de l'intérieur et donne un autre sens à ta vie. Comme le dit la chanson, elle est quelque chose de l'amour puisqu'elle en est son essence. Si l'Amour était une fleur, le tendresse en serait son parfum et nous ne parviendrons jamais à nous en lasser. Ce parfum ne se mendie pas, mais se donne naturellement sans bruit, dans le silence de regards aimants. Comme dit le poète, elle s'ouate d'un silence particulier ou plutôt elle développe, même si elle se parle, au silence riche d'un fond d'assentiment. Il existe bien des sortes de tendresse et ses nuances mélodiques sont infinies. Elle se place dans les intervalles de la gamme musicale de l'Amour. Sa vibration ne connaît pas d'abaissement.

Et pourtant dans notre société, la tendresse a été abîmée, méprisée, sexualisée au point d'avoir peur de la donner et de la recevoir. Notre éducation ne nous y a pas préparée. Comment vivre l'amour, comment vivre l'amitié si la tendresse ne peut s'exprimer au risque d'être déconsidérée ? Noël nous convie à redécouvrir que la tendresse est après l'Amour, par-delà l'Amour, au-delà de l'Amour. Redécouvres-en toi la richesse et la beauté de la tendresse, laisse-la venir en toi et offre-là. En effet, la tendresse est la plus agissante lorsque tu la donnes sans qu'on te la demande. Donner de la tendresse, c'est donner un peu de la lumière de son âme. Un geste de tendresse est caresse. Prononce-le, doucement, tendrement, dans l'intime de ton coeur, ce mot-là et tu verras comment il te transformera. Ne crains pas le souffle de la tendresse, il dore tout ce qu'il touche, traverse et chasse les mauvaises moments, et surtout guérit les blessures, même les plus profondes. Tendresse-moi et laisse-toi te tendresser, entre nous naîtra cette douceur divine, signe d'une liberté profonde, celle qui laisse l'espace à ce que la vérité se vive. Le souffle de la tendresse est un souffle de souffle issu des profondeurs de nos âmes. Par notre présence, en ce lieu, cette nuit (ce matin), nous croyons et espérons qu'il vient d'une force très proche et très lointaine à la fois, une force qui ne veut pas se faire connaître et que tous et toutes cependant nous pouvons rencontrer et aimer. A cette force, nous lui donnons le nom de Dieu. Cette nuit (ce matin), Dieu s'est donné à nous, il s'est fait l'un de nous pour que nous puissions devenir l'un des siens. Il s'offre dans une simplicité déconcertante, dans la peau d'un enfant, image d'innocence par excellence. Il y a la famille, quelques proches, la création entière, terrestre et céleste pour nous faire découvrir un Dieu tout petit, tout simple, tout menu ; un Dieu de tendresse. Face à la crèche, nous nous agenouillons. Mais cette nuit, par la crèche, c'est Dieu, au travers de son Fils, qui s'agenouille devant nous pour que nous lui portions, nous aussi, une caresse de tendresse, à l'image de celle qu'il nous offre. Cette nuit (ce matin), c'est Dieu, le Dieu de toute tendresse que nous célébrons. Mystère de Noël, mystère de la vie, entre les êtres humains, entre la divinité et l'humanité, redonnons à la tendresse ses lettres de noblesse, elle est souffle de nos vies et c'est par elle, au plus profond de nos coeurs, que je nous souhaite : une heureuse fête de Noël. Amen.

4e dimanche de Carême, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps du Carême
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Il y a quelque jours, j'ai fait un rêve, un superbe rêve. Un des ces rêves que vous n'êtes pas prêt d'oublier lorsqu'il vous arrive de le rêver. Oh, ce rêve était tout simple et tellement merveilleux. J'ai rêvé que je devenais qui je suis. Oui, aussi étonnant que cela puisse vous paraître, j'ai rêvé que je devenais qui je suis. Rêve difficile à atteindre car il y a tant d'encombrements et de traverses sur le chemin qui me conduit à mon être.

Devenir qui je suis mais n'est-ce pas le rêve de tout être humain ici sur terre. Toutes et tous nous avons des désirs de cette sorte. Mais il n'est pas aisé de nous les avouer surtout dans notre société où nous avons appris à conjuguer le verbe avoir plutôt que celui d'être. Les messages des médias sont assez clairs et vont en ce sens, si vous voulez être heureux, il faut que vous ayez ceci ou cela et votre bonheur sera comblé. Avoir, avoir toujours avoir jusqu'à ne plus pouvoir se passer de posséder, comme si l'épanouissement de ma vie dépendait à ce point de ce que j'ai. Hélas pour nous mais les bonheurs de l'avoir sont toujours éphémères et nous en voulons toujours plus. Et si au lieu d'avoir nous essayons plutôt d'être. Verbe difficile à conjuguer et à vivre tellement il nous engage sur le chemin de nos vies. Pour pouvoir être, il faut oser arrêter la course folle dans laquelle nous nous sommes inscrites. S'arrêter pour prendre le temps de savoir qui nous souhaitons « être » dans notre for intérieur, là où se vit la rencontre entre le divin et l'humain. Devenir qui je suis, voilà ce que Jésus nous propose au milieu de ce carême. Et ça, cela ne dépend que de moi, avec l'aide des autres et du Tout Autre bien entendu mais la décision initiale m'appartient.

Mais pour oser devenir qui je suis je dois moi aussi me désencombrer, me « désaveugler » de tout ce qui m'empêche d'atteindre un tel objectif. Toutes et tous nous sommes appelés à être filles et fils de lumière. Notre destinée s'épanouit dans la réalisation, le bonheur. Comment y arriver, certains prétendent qu'il y a trop de choses sur terre qui tue le bonheur : la cigarette, l'alcool, la télé, l'ordinateur, les jeux, la voiture, le chocolat. Un peu comme si ces choses étaient mauvaises par essence, en elles-mêmes. Je ne le crois pas. Ce qui nous aveugle et nous empêche de devenir c'est l'utilisation excessive de chacun de ces exemples et la liste n'était évidemment pas exhaustive. L'excès en toute chose nous éblouit au point qu'il nous empêche d'avancer. Il n'y a pas lieu de tout supprimer mais de mieux équilibrer pour que l'excès ne soit jamais la conduite de nos vies. Dans cette quête, dans cette conquête de soi, dans ce désaveuglement, il y a lieu de prendre conscience qu'il n'y a pas que les choses qui nous encombrent mais parfois aussi les personnes. Nous sommes parfois trop conscients de ce que l'autre va penser, de ce qu'il ou elle risque d'être déçu par nos choix et nos comportements et nous nous enfermons dans une spirale du non-être. Que résonne en nous, cette phrase de la première lecture qui nous rappelle que Dieu ne s'occupe pas des apparences mais de ce qui se vit au fond de notre coeur. L'autre m'a été donné pour grandir et devenir et non pas pour reculer et diminuer.

Aveugles, nous le sommes un peu toutes et tous sur le chemin du devenir de notre être. Une lumière nous a un jour été offerte, à nous de la suivre si nous le souhaitons. L'aveugle de l'évangile a vu et ce grâce à un peu de salive et de confiance. Voilà les deux ingrédients nécessaire à notre propre désaveuglement. D'abord, la confiance dans cette relation que nous établissons chaque jour un peu plus avec Celui que nous osons nommer Dieu puis avec cette salive éternelle que sont les empreintes du Christ laissés dans les récits évangéliques. Nous avons reçu la Loi, les Prophètes et Dieu qui s'est fait l'un de nous. Puissions-nous au travers de ce qui nous a été donné ouvrir les yeux de notre coeur pour devenir celles et ceux que nous sommes appelés à être.

Amen.

14e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Il y a quelques années, lorsque j'assistais à l'eucharistie dominicale, au moment précis du credo, j'avais l'impression, voire même la prétention de poser un acte politique digne de sens, au nom de cette liberté qui m'était si chère. En effet, quand l'assemblée disait d'une seule voix : je crois en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Moi, dans mon coin, je me taisais. Je refusais de dire une telle phrase, dans un souci d'oecuménisme. Je ne croyais pas en l'Eglise catholique. Et je reconnais que j'étais assez fier de ma prise de position. Moi au moins, je n'étais pas comme un mouton qui disait n'importe quoi. Je réfléchissais. Quelle ne fut pas ma surprise, assistant à une célébration protestante en Angleterre, d'entendre l'assemblée là aussi réciter le credo et cela ne leur posait pas de problème de croire en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique. J'ai dû à partir de ce jour faire le deuil de mon acte politique courageux dans mon silence. Je découvris que l'adjectif « catholique » du credo ne signifie pas Eglise Catholique avec un C majuscule. « Catholique » est doit être compris dans le sens d'universel. Au moment où le credo a été écrit, il y avait d'ailleurs des Jeux Catholiques, ancêtres des Jeux Olympiques et ils avaient la particularité d'être universels. Depuis ce jour, je n'ai plus de difficulté à dire que je crois en l'Eglise une sainte, catholique c'est-à-dire universelle et apostolique. J'étais donc loin d'être le savant courageux que je pensais être. Et tant mieux.

Il y a en effet un danger, un grand danger à vouloir tout comprendre. Le désir de connaissance nous honore mais je ne crois pas que nous pouvons nous y enfermer. Nous sommes et resterons toujours des chercheurs de Dieu. A force de vouloir tout comprendre, nous risquons de tomber dans le piège de croire que nous savons. Et si nous savons, nous n'avons plus besoin de croire puisque nous avons acquis les certitudes. Or la foi, c'est sans doute passer sa vie à tenter de comprendre ce que nous croyons mais en reconnaissant que ce qui habite au plus profond de notre être est d'abord et toujours un mystère. Un mystère qui ne peut se résoudre uniquement par les clés de notre raison. C'est ce que les tout-petits de l'évangile avaient compris, le mystère de la foi se découvre, se dévoile, se révèle peu à peu, pas à pas dans le temps d'une rencontre, d'une relation. Comme si Jésus nous disait que le mystère de la foi passe aussi par le coeur de l'être humain. Et c'est normal, puisque c'est à cet endroit précis que Dieu vit en nous. C'est parce que le coeur est le coeur de la foi que le Christ conclut ce soir (matin) : « oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger ».

Il y a cette vielle histoire qui illustre très bien cette conclusion de Jésus. Un jour, un homme voit un petit enfant qui porte sur son dos un autre enfant qui était estropié. Il avait l'air de peiner sous le poids et avançait lentement. Mais malgré cela, les deux enfants souriaient et semblaient heureux. « C'est un bien lourd fardeau que tu portes sur toi » dit l'homme. « Non monsieur, ce n'est pas un fardeau répondit l'enfant, c'est mon petit frère ». La sagesse de l'enfant, de ce tout-petit laissa notre homme pantois. Dans ses mots à lui, l'enfant nous rappelle que ce peut nous sembler lourd à porter de manière rationnelle et réelle, est souvent léger lorsque c'est vécu dans l'amour. Quand l'amour est au coeur de nos efforts, des défis que nous nous imposons pour grandir, parfois même pour survivre, le fardeau n'est plus fardeau mais expérience de vie. Seuls nous ne sommes pas capables de tout porter. Nous avons besoin les uns des autres c'est-à-dire que nous nous portons les uns les autres. Et ce que le Christ nous invite ce soir (matin) c'est d'accepter de poser en lui les fardeaux qui nous semblent insurmontables. Si ton joug est trop lourd, pose-le en celles et ceux que tu aimes. En le posant dans leur coeur, tu l'offres à Dieu qui le portera dorénavant avec toi. Bonheur ou malheur se posent en Dieu. Si nous le faisons au nom de l'amour, notre fardeau deviendra léger. C'est irrationnel. C'est également de l'ordre du mystère. Et le mystère est le coeur de notre foi au coeur de nous-mêmes.

Amen.

25e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Dianda Jean-Baptiste
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

 

 

Mt 20, 1-16a

Frères et S½urs,

Il y a quelques années, j'ai assisté à un débat houleux sur la manière de réduire de façon drastique le chômage. A l'époque la thèse controversée était la suivante : il faut « partager le travail et le revenu ». Pour le tenant de cette thèse « les richesses mondiales étant limitées, et la population mondiale ne cessant pas de croître, le jour viendra où il sera non seulement nécessaire de redistribuer les richesses mais aussi d'accepter une diminution globale du travail et de s revenus qui l'accompagnent,... » Selon ce prophète, le temps de plein emploi est révolu et avec lui les meilleurs salaires, la véritable révolution planétaire à laquelle nous devons nous préparer c'est le partage de travail c'est-à-dire « travailler moins et avoir plus de temps pour d'autres occupations, et aussi gagner moins d'argent et donc apprendre à moins consommer ». La réaction fut immédiate. Il a été sifflé, copieusement hué car il passait pour l'ennemi du monde ouvrier. Mais depuis les choses ont changé. Aujourd'hui, ce sont les syndicats eux-mêmes qui demandent à rencontrer le patronat et l'Etat pour trouver, en concertation les solutions les moins inhumaines pour le partage de travail.(cfr . tout le débat sur les 35 heures) C'est dire que ce débat reste d'actualité.

L'évangile de ce dimanche semble évoquer, comme en écho, toutes ces situations autour de chômage et emploi par des images et cadre imaginés par Jésus pour décrire le Royaume des cieux.

En effet, cette parabole des ouvriers de la dernière heure semble se situer au temps des vendanges. « Le propriétaire de la vigne prend des ouvriers où il les trouve. Les gens arrivent à toute les heures de la journée. Un contrat s'effectue avec les premiers. » Les suivants sont envoyés au « boulot » avec la garantie d'un salaire juste ; mais sans contrat clair. Avec les derniers, un dialogue s'enclenche avant de les recruter. Eux , non plus , ils ne signent de contrat précis. Ce qui est clair ,c'est que le Seigneur embauche » : « allez ,vous aussi à ma vigne » dit-il !

Comme dans d'autres passages de son évangile, Matthieu partage à nouveau sa principale préoccupation qui est de rassembler. Il s'agit d'embaucher largement, quelle que soit l'heure, pour que la vendange soit réussie. Le coup de théâtre intervient au moment du règlement des salaires : les derniers sont payés les premiers, en plus , la durée de travail n'est pas prise en compte. Le contrat de travail fait avec les ouvriers de la première heure semble être juste, puisque les ouvriers ne rouspètent pas ; dans tous les cas , ce contrat ne comporte pas une clause sur la durée et même sur le volume du travail. Maître donne à chacun la même somme. C'est alors que les problèmes commencent ! Relisons attentivement la réponse du Maître. Il dit trois choses principales :

1. « Je n'ai pas commis d'injustice envers vous ». Il s'agit du respect du contrat, le respect de la parole d'honneur. Nous admettons cette réponse, mais elle ne nous convainc pas. Il y a quelque chose qui peut nous inspirer en Afrique. Quand on voit le nombre impressionnant d'accords signés, mais sans effets, dans le règlement des nombreux conflits armés qui déchirent le continent.

2. « Ne puis-je pas faire de mon bien ce que je veux ? » Très souvent, nous lui refusons cette liberté. Nous exigeons sans le dire tout haut, le salaire d'après prestation. Heureusement les contrats modernes sont plus précis sur le volume de travail pour lequel on s'engage et le temps qu'il faut pour le réaliser.

3. « Vas-tu regarder avec un ½il mauvais parce que moi je suis bon ? » c'est la pointe de cette parabole. Dieu n'a pas agi par caprice mais par bonté. Serons-nous fâchés contre lui parce qu'il est bon ? La parabole veut nous faire comprendre combien, de ce point de vue, nous sommes mesquins et calculateurs. Et pourquoi l'attitude de Dieu fait- elle mal ? Pourquoi concluons-nous que Dieu nous aime moins ,alors que la parabole dit seulement qu'il aime les autres autant que nous ? Tous nos malheurs ne proviendraient-ils pas de ce que nous nous comparons aux autres ? « Ce qui est reproché aux ouvriers de la première heure, c'est leur jalousie et leur jugement du comportement du maître ».

Frères et s½urs,

Nous n'oublions pas qu'il s'agit d'une parabole dans la bouche de Jésus qui veut nous parler du « royaume des cieux » et donc de Dieu. Jésus ne nous parle pas de justice sociale et des conventions collectives. Cette parabole est un moyen, une image pour nous parler de la justice de Dieu, ce maître qui embauche à toute heure et rétribue chacun de la même manière. Ce maître dont la bonté est sans mesure accueille tout le monde chez lui chacun peut y trouver sa part. Ce n'est pas parce qu'on est chrétien depuis longtemps ou parce que l'on est meilleur que Dieu nous aime. Dieu nous aime avant tout ça. Il donne tout son amour à chacun.

Cette parabole se termine par une question adressée à tous, une remise en question de notre mentalité. C'est une provocation à la conversion. Comme le montre le passage du livre d'Isaie (55,6-9) : « riche en miséricorde », Dieu laisse à chacun le temps de se convertir. Il est urgent de mettre ce délai à profit pour « le chercher », « l'invoquer », « revenir » à lui, « abandonner » la voie de la perversion. Ces quatre verbes indiquent qu'il ne suffit pas de prendre de bonnes résolutions . Il faut agir. La foi ne se paie pas de mots : elle doit se traduire également en actes dans la vie de chaque jour, en toutes circonstances :la liturgie de ce week-end exhorte à ne pas l'oublier. Le Seigneur embauche pour un salaire juste, viens découvrir sa bonté !

30e dimanche ordinaire, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Est-ce que ? Voilà au moins une question intéressante. Est-ce que je suis beau ? Est-ce que je suis intelligent, agréable, sociable, fidèle, à l'écoute, doté d'un sens de l'humour ? Toute une série de questions qui se bousculent dans mon esprit. Et en ce temps de questionnaire du Conseil Paroissial, je rallonge un peu la liste. Avec une nuance mais qui est de taille. Aux questions de ce jour, je ne vous demande pas d'y répondre, ce n'est pas votre problème. C'est le mien. C'est le nôtre. Toutes et tous, dans notre silence intérieur nous avons à les méditer ces terribles questions. Nous y répondrons tantôt de manière négative, tantôt de manière positive. Et cela importe d'ailleurs assez peu, l'essentiel est de les aimer nos réponses. Ni vous, ni moi ne sommes des êtres parfaits. Nous sommes tout simplement des êtres en devenir. Et en devenir de soi uniquement même s'il passe par le prochain. Le tout que nous sommes est à la fois forces et fragilités. Elles sont en nous, nous collent à la peau et nous façonnent. Elles forment les deux piliers de ce que nous devenons. J'ai à m'aimer dans ce que je suis pour devenir. Parce que si je m'aime, je peux alors aimer l'autre comme il est et lui peut faire de même à mon égard. Avec l'amour, avec l'amitié nous entrons dans la dynamique du cercle, l'un se nourrit de l'autre sans savoir lequel est premier. Mais tous deux doivent s'aimer. Cela nous demande un travail intérieur d'authenticité : être soi, s'accepter, ne pas jouer, vivre des ses fragilités pour accepter celles des autres. D'ailleurs refuser de voir ces dernières, c'est prendre le risque de se sentir agressé par son prochain lorsqu'il ou elle est notre miroir au risque de ne jamais se rencontrer. Ce chemin ne peut se faire que dans la confiance. Mais il faut avant tout s'aimer soi-même, affirmera Aristote dans le livre IX d'Ethique à Nicomaque.. S'aimer soi-même pour véritablement aimer l'autre.

Peut-être que celui qui sait nous aimer, nous accompagne jusqu'au seuil de notre solitude puis reste là, sans faire un pas de plus. Mais alors qu'est-ce que c'est, aimer ? Ce n'est pas s'enfermer dans la même vision, s'étouffer dans la même parole, s'assombrir dans la même histoire. Ce n'est pas remplir un vide, effacer une distance puisque, comme l'écrit Bobin, l'amour est plénitude du manque. Aimer c'est prendre soin de la solitude de l'autre - sans jamais prétendre la combler ni même la connaître. C'est cela t'aimer sans t'envahir, te garder sans te posséder, te dire sans me trahir pour un jour être vraiment moi-même, mais cette fois au plus secret de toi parce que je t'aime. Et chanter à l'autre « Je t'aime » ne coûte rien, seulement l'infini de son être. « Je t'aime », autrement dit, c'est me réjouir que tu sois ce que tu es ; et tout faire pour que tu le deviennes davantage. Car ces trois mots-là nous renvoient au centre de nous-mêmes, là où plus rien n'est à résoudre, là où brûle l'intouchable de l'esprit. L'amour ne révoque donc pas la solitude. Il la parfait. Il lui ouvre tout l'espace pour brûler. L'amour n'est rien de plus que cette brûlure. Léger, limpide : l'amour n'assombrit pas ce qu'il aime. Il ne l'assombrit pas parce qu'il ne cherche pas à le prendre. Il le touche doucement. Il l'effleure tendrement. Il le laisse aller et venir. Toujours à son heure, rarement à la nôtre. L'amour fait alors des miracles. Il transforme les défauts de la personne aimée en qualités. L'amour nous apprend à vivre et à aimer nos différences au rythme de nos humeurs. C'est tellement important de se savoir aimé également dans ses fragilités.

Aimer son prochain comme soi-même, phrase que nous avons entendue depuis notre petite enfance et qui nous semblait une utopie, devient alors quelque chose de possible puisqu'aimer son prochain, dans l'esprit de l'évangile, c'est aller à la rencontre de l'autre jusqu'au seuil de sa solitude, sans l'envahir ni désirer le posséder. C'est lui permettre d'être lui-même, lui offrir l'espace dont il a besoin pour se réaliser, pour devenir. Nous ne sommes pas tant dans l'ordre des sentiments mais plutôt dans celui du respect vécu dans l'authenticité avec soi, avec l'autre, avec le Tout-Autre. Il en va pour le prochain, comme il en va pour nous. C'est la raison pour laquelle nous pouvons chanter que la vie est belle et doit être vécue en toute intensité, en plénitude de sens et d'amitié. Tout est dit dans ces deux commandements. Il ne reste qu'à me taire pour laisser monter en nous la profondeur de l'amour évangélique.

Amen.

4e dimanche de l'Avent, année A

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Avent
Année liturgique : A
Année: 1998-1999

Matthieu ne devait pas être en très grande forme lorsqu'il a commencé à écrire son évangile. En quelques lignes, que de contradictions ! Nous découvrons que Marie avait été accordée en mariage à Joseph. En termes modernes, nous dirions qu'elle est sa fiancée. Au verset suivant, il décide de la répudier, mais pour faire cela, ils devaient être mariés et enfin, un peu plus loin, l'ange lui dit : ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse. Alors fiancée ou épouse ? Pour les esprits contemporains, il y a ici un petit problème dont les conséquences sont importantes pour la compréhension du texte. Tournons-nous vers la culture juive de l'époque. Pour eux, les fiançailles étaient le temps qui commençait au moment où les parents avaient décidé que leurs enfants se marieraient. Vient ensuite le temps du mariage, c'est-à-dire l'année avant le mariage où les jeunes fiancés ratifiaient l'engagement de leurs parents respectifs. Nous sommes sans doute au cours de cette année-là dans le récit de Matthieu. Durant les douze mois précédant la célébration, si le fiancé mourait, la fiancée était appelée « une vierge qui est veuve ». Une séparation équivalait à un divorce. Et le mariage clôturait cette année. Comme nous le voyons, dans la culture juive, il n'y a pas de contradiction dans le texte. Pourtant l'histoire racontée par Matthieu a vraisemblablement dû faire scandale dans le petit village de Nazareth : une fiancée enceinte avant le mariage ! Les commentaires ont dû aller bon train dans les chaumières. Et je crois qu'il y a deux manières de recevoir et de vivre un tel événement aujourd'hui encore. La première est de nous enfermer dans le côté sensationnel et soi-disant scandaleux de l'événement. Nous entrons de la sorte dans le processus de médisance, du ragot qui va alimenter nos conversations. Nous discutons en étant persuadés que nous avons en main tous les éléments pour évaluer la situation, la juger et surtout la condamner. Ce texte nous invite à oser faire un retour sur nous-mêmes : combien de fois dans nos vies n'entrons nous pas dans une telle dynamique, comme si le cancan mondain était quelque chose de vital. Comment se fait-il que médire fait tellement partie de la vie ? Le ragot permet parfois de se sentir mieux que les autres ; il est un moyen de dépasser une certaine jalousie, une occasion de ne pas devoir se remettre en question, un outil pour se rassurer par rapport à ses propres failles, ou encore une façon pour se rencontrer sans se dire et sans être vulnérable. Pourtant, le ragot est quelque chose de lâche et signe de médiocrité humaine. En effet, nous pensons que nous savons. Alors qu'en fait, nous ne savons rien, nous ne connaissons pas tous les tenants et aboutissants de la situation. Dès lors, lorsque nous nous sentons envahir par une telle dynamique, faisons en nous l'exercice d'humilité de reconnaître qu'il nous manque trop d'éléments pour vraiment comprendre. Que l'histoire de Joseph nous rappelle que nous ne comprenons pas tout, qu'il y a souvent de l'exceptionnel qui nous dépasse et qui ne nous regarde pas. Notre bonheur fondé sur le « dire du mal des autres » restera toujours éphémère et se retournera un jour contre soi. Pour nous, Joseph a pris le risque de la condamnation parce que nous susurre-t-il, il y a une autre manière de recevoir l'événement. Une manière qui fait grandir et fait avancer. Sans comprendre, sans avoir la prétention de tout saisir, Joseph dont on sait si peu de choses, nous invite, chacune et chacun dans son for intérieur à faire l'expérience de la confiance. La confiance d'abord en l'autre. Trop d'éléments échappent à notre compréhension pour saisir la grandeur du mystère qu'il vit. Ce que Joseph a vécu est incompréhensible, est de l'ordre de l'indicible mais il a fait confiance, il a bravé la médiocrité humaine pour laisser advenir un mystère, le plus beau mystère de la création : laissez à Dieu le moment d'être avec nous. Par la confiance de Joseph en l'Esprit, Dieu-avec-nous, l'Emmanuel peut se donner et se célébrer. Que Noël que nous fêterons dans quelques jours soit pour nous aussi une occasion de fermer en nous l'espace aux ragots pour vivre à jamais de cette confiance. Les regards que nous nous porterons les uns aux autres se transformeront et deviendront signes de Dieu-avec-nous. Alors notre communauté vivra. C'est pourquoi l'histoire de Joseph, au-delà de son mystère, est école de vie. Amen.

15e dimanche ordinaire, année C

Auteur: Delavie Bruno
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 1997-1998

"Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?" C'est dans un climat lourd de méfiance et de ruse que fuse cette question du légiste. Car, il ne vient pas pour s'informer mais pour mettre Jésus dans l'embarras.

Déjouant le piège, celui-ci répond par une autre question : "Dans la loi, qu'y a-t-il d'écrit ? Que lis-tu ?". En guise de réponse le docteur de la loi met bout à bout deux textes, séparés dans la Bible, concernant l'un l'amour de Dieu et l'autre celui du prochain.

Le légiste ayant bien répondu, Jésus lui dit : " Fais ainsi et tu vivra." Le verbe aimer et le verbe vivre sont conjugés au futur. Car, pour Jésus, aimer et vivre deviennent synonymes jusque dans l'éternité !

Voulant cependant soigner son image de marque et montrer qu'il est un homme juste, le légiste pose une nouvelle question piège : "Et qui est mon prochain ?". Autrement dit peut-on appeler prochain un étranger au peuple juif ? Mais Jésus ne se laisse pas piéger par cette nouvelle question ; il l'ouvre simplement sur une histoire. Dans cette parabole, il est question de brigands, d'un prêtre, d'un lévite, d'un samaritain, d'un aubergiste. Le seul a ne pas avoir d'appartenance sociale, religieuse ou géographique, c'est l'homme laissé pour mort par les brigands. Mais il sera le seul à rester en scène tout au long de l'histoire. Cet homme descend de Jérusalem vers Jéricho. Entre ces deux villes, le dénivelé est de plus de mille mètres. Sur cette descente l'homme subit violence, dépouillement, aliénation et est laissé pour mort.

Tout se passe comme par hasard. Face au blessé qui encombre le chemin, le prêtre et le lévite vont avoir la même attitude mortelle : "passer à bonne distance". Ces deux familiers du Temple passent outre. Ces deux officiels de la religion tournent le dos à Dieu. Ils n'ont même pas l'excuse de se hâter pour le service divin immédiat ! Pour eux, les commandements, voilà ce qui compte d'abord et avant tout.. La loi c'est la loi. Elle leur interdisait de toucher un mourant sous peine d'impureté. Ainsi donc le prêtre et le lévite virent l'homme allongé sur le bord de la route, mais, avec le conscience de faire leur devoir, détournant le regard, ils changèrent de côté.

Ce sera un samaritain, un métèque détesté, un hérétique, qui va retrouver l'inspiration profonde de la loi et des prophètes. Mieux encore, la prodigalité du samaritain révèle l'excès d'ouverture de ce royaume que Jésus annonce : ouverture qui efface les différences et les antiques méfiances, qui méprise les interdits et les barrières, pour risquer l'amour !

Le samaritain, en voyage, est le seul qui, comme Dieu, a des yeux et des entrailles. Ce qu'il voit, provoque en lui un choc émotionnel, qui le fait agir très concrètement. Plein de compassion, il se fait proche du blessé et trouve les gestes de tendresse qui viennent toucher l'homme au plus profond de la douleur et de la solitude où les brigands l'ont plongé. Son action charitable est d'une efficacité remarquable.

Nous sommes ensuite saisis d'étonnement et d'admiration, devant l'effacement total du samartitain qui n'utilise pas son action généreuse pour accaparer l'autre ou en faire son obligé. Il n'attend même pas de merci. Il sort de la parabole, en gardant le souci du blessé, mais sans lui imposer sa présence, puisqu'il le confie à l'aubergiste. Cette extrême discrétion laisse l'autre libre, car l'amour véritable libère, fait grandir. L'amour vrai accomplit celui qui aime, en même temps qu'il respecte l'autonomie de l'être aimé.

Prodigieux renversement dans la question posé par Jésus au légiste : "lequel des trois est devenu le prochain de l'homme blessé ?". Le prochain n'est plus l'objet mais le sujet de l'amour. L'acte de bonté ne renvoie pas à une émotion passagère, mais à une compassion agissante, qui pousse l'homme "à ne pas se dérober devant celui qui est sa propre chair" selon l'expression même du prophète Isaïe. Si autrefois un homme gisait là, blessé, à moitié mort, sur le bord de la route, aujourd'hui, il n'est plus seul. Dans notre monde actuel, tant d'hommes et de femmes sont aussi sur le bord du chemin, blessés et rejetés par notre société : victimes innocentes de la loi du plus fort, de la guerre, de l'argent ; immigrés qu'on rejette d'une frontière à l'autre, d'un taudis à un autre ; familles déchirées, jeunes mères en détresse, personnes âgées reléguées dans l'oubli. Mais il y a aussi ces petits, ces faibles et ces pécheurs, qu'une parole dite d'autorité par l'Eglise ou qu'un simple regard venu d'un bien-pensant, repoussent et excluent. Tant de laissés pour compte sur le bord de nos routes !

"Va, et toi aussi, fais de même". dit Jésus. Il ne s'agit pas d'un amour universel qui nous ferait aimer tout homme. Cela relèverait de l'utopie et du rêve. Ce récit, au contraire, nous appelle aujourd'hui à aimer très concrètement, à nous faire proches de ceux que les imprévus de l'existence mettent sur notre chemin.

"Va et fais de même". Nous sommes donc invités à imiter le samaritain, pour qui tout homme, toute femme, tout enfant qui souffre, a droit à notre compassion humaine. La préoccupation de l'homme passe avant toute catégorie de pureté, de péché, avant toute appartenance à un milieu social, religeux ou culturel, sans considération aucune de mérites ou de préséance.

"Va et fais de mëme". nous dit Jésus. Comme le Samaritain qui continue son voyage, n'exige rien de celui que tu as aidé ou remis debout, aucune reconnaissance, aucun merci. Trop souvent dans la charité dite chrétienne, nous demandons que ceux que nous asistons nous soient reconnaissants, nous exigeons souvent qu'ils utilisent, selon nos critères ou nos souhaits, les avantages que notre aide leur a procurés. Selon l'esprit de l'évangile, notre dévouement et notre amour pour celui dont nous nous sommes volontairement approché, devra toujours le laisser libre et autonome. Ainsi donc comme le samaritain, acceptons de le confier à l'aubergiste, de passer le relais à d'autres, sans maintenir aucun lien de dépendance ou exiger quelque reconnaissance. La charité n'est pas seulement une affaire personnelle, individuelle, elle s'insère dans une collectivité et plus spécialement dans une communauté chrétienne.

C'est dans ce sens que Jésus dit encore à chacune et chacun d'entre nous : "Va, et toi aussi, fais de même."

Armel Job : La disparue de l'île Monsin



G. Vanheeswijck : Onbeminde gelovigen