Saint Sacrement

Auteur: Didier Croonenberghs
Date de rédaction: 24/06/19
Temps liturgique: Fêtes du Seigneur et Solemnités durant l'année
Année liturgique : C
Année: 2018-2019

L’homme veut manger du pain. Oui.
Il veut manger du pain tous jours.
Du pain et pas de mots ronflants.
Du pain et pas de discours…

Vous connaissez peut-être ce chant révolutionnaire marxiste dont les paroles sont attribuées à l’écrivain Bertolt Brecht. « Du pain et pas de discours ».

L’homme veut manger, certes. Mais qu’est-ce qui le nourrit vraiment ? Voilà peut-être la question cruciale de l’Évangile de ce jour. Voilà peut-être la question au cœur de chacune de nos eucharisties. « De quoi l’humain a-t-il faim ? » N’oublions-nous pas parfois de creuser en nous une réelle faim de paroles bonnes, qui ne sont pas de simples discours, et une soif de relations plus justes ? Ne sommes-nous pas dans un monde boulimique de biens et un peu anorexique d’un parler vrai ?

Dans ce passage d’évangile, Jésus nous montre tout d’abord que lorsqu’il s’agit de se nourrir, le geste doit toujours accompagner la parole. « Jésus parlait aux foules du règne de Dieu, et guérissait ceux qui en avaient besoin. » Toute parole, quelle qu’elle soit, doit s’accompagner d’un geste, qui lui donne sens, la rend crédible.

Joindre le geste du don à la parole du règne de Dieu, c’est ce qui est au cœur de toute Eucharistie. C’est cela que nous célébrons aujourd’hui, en cette fête du Corps et du Sang du Christ. Et ce que nous faisons chaque dimanche peut s’exprimer dans notre vie quotidienne de multiples façons. Une de celles-ci est notre capacité à dire… « Merci ! »

L’eucharistie est cet art de dire merci, c’est-à-dire de toujours voir en quoi une reconnaissance est possible pour ce qui a été vécu, reçu, au-delà de tout ce qui nous tire vers le bas. Vivre l’eucharistie au quotidien, c’est cultiver une telle jovialité, une joie profonde en toute circonstance, au-delà de nos désespoirs ou de nos impasses.

Vous le savez sans doute, en grec moderne, dire merci se dit Ευχαριστώ. Eucharistie. Je vous invite donc, chaque fois vous direz ‘merci’ cette semaine, de vous rappeler que votre vie est un merci, une « eucharistie ». Il n’est donc pas nécessaire d’aller à la messe pour que sa vie, lorsqu’elle est dans la gratitude, devienne eucharistie…

Vivre l’eucharistie au quotidien, n’est-ce pas se souvenir, chaque jour, d’une rencontre, une parole de bonté qui s’est exprimée dans notre vie ? Car si nous célébrons ensemble aujourd’hui, n’est-ce pas en partie parce que nous avons au fond de nous quelque chose à célébrer ? Ne sommes-nous pas ici pour faire mémoire de Celui qui nous montre que la vie n’a de sens qu’à mesure où elle se donne ?

L’eucharistie nous invite donc à cultiver cette vertu de la jovialité, de la gratitude, cet art de dire merci. Dire merci, c’est reconnaître implicitement que nous ne sommes pas à l’origine de ce que nous sommes, de ce que nous avons. Que nous n’existons finalement que par et pour les autres. Que la vie n’est pas un droit, mais un don de chaque jour. Une telle joie s’exprime par de simples mots —pas toujours ajustés— mais aussi par un sourire, un peu d’humour, le fait de ne pas se prendre trop au sérieux, de se détendre quand tout semble crispé. A chacun de trouver sa manière d’incarner une telle jovialité, si souvent mise de côté par nos petits égoïsmes quotidiens.

Bien évidemment, nous vivons tous dans une société de morosité, qui regarde parfois la jovialité avec suspicion. Et nous avons tous des milliers de raisons de nous plaindre au quotidien. Mais n’est-ce pas précisément dans tous ces moments difficiles, où nous avons faim, qu’il nous faut donner nous-mêmes à manger, à nos proches, cette bouchée d’une jovialité qui vient d’ailleurs, c’est-à-dire de Dieu.

Notre vocation à tous est donc d’aller rechercher l’invisible de Dieu au fond de chaque être. D’aller chercher en chacun Celui-là même qui nous invite à la joie.

Lorsqu’elles sont partagées dans une telle espérance, alors nos vies peuvent devenir « eucharisties » ! Nous devenons vraiment Corps du Christ, tabernacles d’un amour qui se multiple en se partageant. Alors, tous ceux que nous rencontrerons recevront, par nous, mystérieusement mais réellement le corps du Christ.

Alors, à chacun de nous devenir davantage tabernacles d’une présence bien réelle, une présence bienveillante et divine, qui se multiplie en se donnant. Amen.