Epiphanie du Seigneur

Auteur: Philippe Cochinaux
Date de rédaction: 5/01/20
Temps liturgique: Temps de Noël
Année liturgique : A
Année: 2019-2020
Textes : Lectures de l'Epiphanie (année A)

En cette fête de l’Épiphanie, permettez-moi de vous partager deux moments que ma mémoire n’arrive pas à effacer. Le premier, c’était il y a bientôt vingt-cinq ans.  Avec un collègue devenu ami, nous avions partagé les fruits d’une longue recherche sur l'éducation au cours d’un colloque à Budapest. Profitant de notre présence dans cette superbe capitale, nous nous sommes retrouvés dans le musée des beaux-arts et nous nous sommes arrêtés devant un tableau : Jésus au jardin des Oliviers peint par le Greco. Une œuvre absolument superbe. Et pendant plus d'une demi-heure, nous avons contemplé et commenté ce que nous voyions. Nous étions hors du temps.  Quant à l’autre événement, je me trouvais cette fois à Leuven pour un colloque.  Avec les participants, j’écoutais attentivement un des conférenciers.  A la fin de son allocution mon voisin de gauche me dit : « sa conférence n’apporte pas grand chose.  Il expose mais il ne s’est pas exposé ».  Et c’est à partir de ces deux événements que je voudrais repartir pour mieux comprendre ce que nous célébrons ce soir.

Pour ce faire, je voudrais avec vous imaginer la Crèche comme un tableau, devant lesquels ceux que nous appelons les mages viennent s'agenouiller pour contempler, pour admirer.

Ici, cependant, il ne s'agit plus simplement de l'œuvre d'un peintre, mais bien de l'œuvre de Dieu. Or, à juste titre, constate Jean-François Bouthors, « dès l'instant où l'œuvre est livrée, délivrée, dès qu'elle court sa propre existence, elle est aussitôt et totalement pour celui qui la reçoit. L'artiste en est dépossédé ». Dieu ici en l'occurrence. Il lui est interdit d'imposer une lecture, une interprétation, puisqu'il tendrait alors à s'approprier le regard de l'autre. En s'offrant ainsi à la Crèche, Dieu se dépossède donc de lui-même pour s'offrir pleinement à l'humanité toute entière, et ce, quelle que soit notre couleur de peau, notre richesse, notre intelligence. A la crèche, Dieu n’expose pas, il s’expose.  Là est toute la subtilité.

Revenons alors à nos mages. Ils ont vu et contemplé l'œuvre de Dieu. Dieu s'est dévoilé à eux à la Crèche. Mais ce dévoilement n'est pas suffisant et ne servirait à rien s'il ne parvenait pas à toucher le cœur de ceux et celles qui viennent admirer une œuvre. Voilà alors le deuxième mouvement de cette rencontre entre l'œuvre et les mages : leurs regards doivent aussi engager tout leur être, faute de quoi la vibration de l'œuvre ne trouverait pas en eux l'espace nécessaire à son existence. Recevoir un tableau, accueillir une œuvre, ou mieux encore, contempler la Crèche installée au plus intime de notre cœur exige donc que nous nous démasquions, que nous sortions de nos retranchements, que nous mettions à bas les défenses dont nous nous sommes entourés, que nous acceptions le risque d'être nous-mêmes, que nous encourions celui de nous découvrir, dans tous les sens du verbe.  En d’autres mots, que nous nous exposions. Devant la Crèche, ce soir encore, nous sommes invités à nous dépouiller de nos faux semblants. Laissons venir au jour, ne fut-ce que quelques instants, nos sensations, nos pulsions, nos émotions. De la sorte s'établit une relation entre l'œuvre divine et nous tous par laquelle l'œuvre peut alors s’accomplir en nous.  De plus, comme le rappelle l'histoire des mages, devant l'œuvre de la Crèche personne n'est exclu.  Toutefois, chacune et chacun a la liberté et le droit de pouvoir s'exclure. Cette exclusion est donc avant tout une affaire de cœur. L'Enfant-Dieu n'a que faire de nos présents si notre cœur est encombré de sentiments négatifs, condescendants, voire méprisants. Dieu attend en sa demeure des êtres humains au cœur léger, des êtres humains qui peuvent encore s'émerveiller de sa beauté parce qu’ils sont à leur tour capables de s’exposer. Dostoïevski, à juste titre, peut alors s'écrier par la voix de l'Idiot : « la beauté sauvera le monde ». L'œuvre divine culmine lorsqu'elle assume la destinée dramatique de l'homme et de la femme aujourd'hui, même si cette œuvre a été créée et offerte il y a un peu plus de deux mille ans. Celle-ci entrouvre, pour celles et ceux qui osent encore s'émerveiller, la possibilité d'un retour à l'harmonie véritable par le don de soi. La Crèche est ainsi posée comme acte de foi, un acte d'espérance, un acte d’amour. Puissions-nous ce soir, donner de nous-mêmes devant cette Crèche et comme les mages, offrir à Dieu tout simplement ce que nous sommes.  N’exposons plus mais exposons-nous devant Dieu.

Amen.