31ème dimanche du temps ordinaire (année C)

Auteur: Laurent Mathelot
Date de rédaction: 3/11/19
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 2018-2019

 

[ Textes liturgiques ]

« En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

 

Zachée était une crapule, j’ose le mot. Saint Zachée – parce que c'est désormais un saint ! – a commencé sa carrière sur cette Terre, en Israël, comme chef des collecteurs d'impôts pour le compte de l’occupant romain. Pour les contemporains de Jésus, non seulement Zachée est un collabo, mais il est le chef des collabos. Il faut se souvenir de la manière dont ont été traités les collaborateurs après la seconde guerre mondiale, et au-delà imaginer comment ceux qu’un ennemi opprime, voient les traîtres. Voilà Zachée, un collabo de la tyrannie …

Le tableau est en fait encore plus noir : Zachée est immensément riche. Il s'engraisse de la collaboration avec l'ennemi. Il profite de l'oppression. On peut l'imaginer petit, fourbe, teigneux … Vous voulez une autre image : imaginez-le comme un financier international sans scrupules, quelqu'un qui ne cherche que son profit personnel, rempli de sa suffisance, vivant dans un luxe indécent et qui méprise le réchauffement climatique. Voilà Zachée, un profiteur sans scrupules ...

Aux yeux des foules qui entourent Jésus, Zachée est un personnage des plus odieux, des plus méprisables.

Et le texte nous dit qu' « Il cherchait à voir qui était Jésus ». On ne nous parle pas de ses motivations. Au début du récit, tout ce qu'on sait c'est que Zachée quelqu’un de détestable, et détesté, qui cherche à voir Jésus.

On peut scruter un peu plus la symbolique du récit. Le sycomore – l’arbre sur lequel Zachée grimpe – représente ici l'ordre sacré. Dans les récits bibliques, le sycomore ou figuier d'Égypte est en effet un symbole de résurrection parce que c'est un arbre qui développe de nouvelles branches chaque fois qu'on le coupe. Même totalement recouvert par le sable, alors qu’avance le désert, il continue de pousser. On pourrait alors comprendre la « petite taille » de Zachée comme une petitesse spirituelle. Et si on pousse l'image, on retrouve encore un Zachée sans foi, ni loi – un homme spirituellement corrompu.

Tout aussi symboliquement, dans la Bible, la demeure est toujours l'endroit où Dieu habite – là où il réside ; où il vit. Quand Jésus dit à Zachée : « aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison » nous le comprenons à la lumière de la Résurrection du Christ : il faut que désormais mon Esprit vive en toi, qu'il vive à travers toi.

Et ça déclenche évidement un scandale ! Comment accepter que Dieu se donne si totalement au dernier des mécréants, à celui qui a témoigné de tant de mépris, au dernier des injustes, à celui qui fait le mal ? Comment est-il possible que celui qui incarne l’oppression – le traître parmi nous – devienne l'ami de Dieu ? Dieu aime-t-il vivre en compagnie de crapules et de gens immondes ?

« Seigneur, le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre. Pourtant, tu as pitié de tous les hommes », dit le Livre de la Sagesse. « Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe … si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé ... »

Malgré tout Dieu aime Zachée et, peut-être avant tout, malgré lui.

Il y a peut-être ici des gens – moi d'ailleurs – qui ont des raisons de penser qu'ils se sont parfois comportés comme des crapules. Il y a peut-être ici des gens qui se reprochent certains actes qu'ils ont commis. Il y a peut-être ici des gens qui ont été la proie de pensées qu'ils jugent eux-mêmes odieuses ou perverses, d’élans de mépris et de haine. Il y a peut-être ici des gens qui s'accusent d'avoir manqué cruellement d'Amour … ou peut-être d'en manquer encore.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être ici des gens auxquels l'amour d'une mère, d'un père a manqué. Il y a peut-être ici des gens qui ont été méprisés par un frère, une sœur. Il y a peut-être ici des gens qui ont été, dans le passé, humiliés, battus, violentés. Il y a peut-être ici des gens qui, bien qu'entourrés, se sentent terriblement seuls, désespérés par manque d'Amour.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être ici des gens que la vie, la méchanceté des hommes ou l'état du monde désespère. Il y a peut-être ici des gens qui ne voient plus vraiment de raison de croire en l'avenir. Il y a peut-être ici des gens qui traversent une période de ténèbres et de dépression.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Il y a peut-être ici des gens soumis à différentes addictions, esclaves de l'alcool, de stupéfiants, de phantasmes ou de jeux. Il y a peut-être ici des gens aux prises avec de terribles habitudes, soumis à des comportements ou des pensées qu'ils réprouvent. Il y a peut-être ici des gens qui se détestent, qui se trouvent indignes, qui sont méprisables à leur propres yeux.

« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Ne désespérez pas si vous pensez que tout est perdu et que ne sont plus possibles l'amour, la vie, la joie. Ne désespérez jamais si vous avez de véritables raisons d'avoir honte de vous-mêmes : Zachée était une crapule et le Christ a voulu demeurer chez lui.

Réjouissez-vous d'ailleurs car il aura suffi que Zachée « cherche à voir » qui était Jésus pour que sa conversion s'accomplisse. Il n'a fait que ça : désirer voir qui était ce Jésus.

Certains parmi vous savent que j'ai été de ces étudiants qui font des baptêmes, guindaillent à n’en plus finir et aiment se vautrer dans la fange, l'alcool et les plaisirs futiles. J'ai été ensuite patron de bar et de boîte de nuit à Liège. J’étais de ceux que l’envie de se perdre à enfermé dans les pires excès.

A celles et ceux qui, quoique bien entourés, se sentent désespérément seuls ; qui traversent ténèbres et turbulences, pour qui tout est sombre et sans espoir ; qui se trouvent actuellement perdus ou désorientés ; à celles et ceux qui se sentent méprisés et méprisables, mal aimés et aimant mal : je peux dire que moi aussi, je reviens de là-bas, du fond du désespoir, là où l'on croit que tout est perdu et que rien n'en vaut plus la peine. Et aussi que tout est permis ...

Croyez – je vous en prie – que cette histoire de Zachée est vraie ; qu'il est possible au dernier des derniers d'être invité par le Christ à demeurer en sa présence.

J'ai été ce Zachée, et il y a ici sans doute d'autres Zachée : des gens pour qui tout semblait perdu et qui sont revenus à la Vie ; des gens qui, du fond d'une existence méprisable, à un moment donné de leur vie dissolue, de leur vie qu'ils pensaient à jamais perdue, ont simplement désiré voir Jésus, se sont un peu élevé et chez qui il est resté à demeure. Pour ma part, j'ai le sentiment qu’il m’a véritablement ressuscité du caniveau dans lequel j'avais décidé de sombrer. C'est ce qui m'amène à la vie religieuse et c'est ce qui m'amène à oser parler devant vous.

Voilà, même si j'ai quelques scrupules à me prendre en exemple de l'écriture, c'était bien – je pense – dès le début, de faire un peu mieux les présentations : Bonjour je suis Zachée, celui qui était perdu, chez qui le Christ est venu demeurer.