Tous les Saints

Auteur: Cochinaux Philippe
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : A, B, C
Année: 2008-2009

La semaine dernière, dans cette église, le frère Didier posait une question dont j'aurais été incapable de donner la réponse. Je vous rappelle cette fameuse question : « Savez-vous ce qu'est l'ochlophobie? » Ce dimanche-là, j'ai appris qu'il s'agissait de le peur de la foule. Alors la foule, parlons-en. Permettez-moi à mon tour de vous posez une question : quelqu'un parmi nous peut-il me donner le nom du saint belge qui a été canonisé il y a juste trois semaines et qui a donné sa vie pour les lépreux. En tout cas, il en aura fallu du temps à Damien pour être reconnu saint par les plus hautes instances de notre Eglise. Il est vrai qu'il fumait et un saint qui fume, cela ne fait pas très bon genre, surtout aujourd'hui où même Lucky Luke a remplacé sa cigarette par une tige de blé. De plus, Damien a contracté la maladie en prêtant sa flûte, il semblerait pour certains qu'il ait manqué de prudence. Et enfin, Damien s'en est allé auprès des lépreuses et lépreux de Molokai de sa propre volonté. Pire encore, il a désobéi à ses supérieurs pour suivre sa conscience et le sentiment intérieur qu'il devait aller se mettre au service des exclus de son temps. Un saint désobéissant, vous imaginez l'exemple à suivre ou à ne pas suivre ? A chacun d'en juger. Il aura donc fallu de nombreuses décennies pour qu'il soit reconnu à sa juste valeur. Toutefois, dans le c½ur de beaucoup, il était déjà saint depuis bien longtemps. J'en ai pour preuve cette photo que je vais me permettre de faire passer à travers les rangs. Elle fait partie des archives de ma famille et montre la ferveur de la foule en mai 1936 lors du retour du corps de Damien à Louvain. Je ne peux oublier que lorsque j'étais plus jeune, nous allions très souvent nous recueillir sur la tombe de celui qui aujourd'hui a été élevé au rang de saint alors qu'il l'était déjà depuis bien longtemps pour tant de personnes. Le peuple de Dieu avait reconnu la vie merveilleuse de cet homme.

Il y a donc des saintetés reconnues et puis des saintetés plus anonymes. Quoiqu'il en soit, toutes et tous, en Dieu, nous sommes nous aussi appelés dès l'instant de notre baptême à une forme spécifique de sainteté : la sainteté de tendresse. Qu'est-ce à dire ? Il ne s'agit pas une forme de sainteté au sens d'un héroïsme qui braverait tous les dangers mais plutôt d'une forme merveilleuse et discrète de petits sacrifices quotidiens pour le bonheur des autres. Dans toute relation fondée sur les sentiments du c½ur, nous sommes conviés à devenir des saintes et des saints de tendresse, c'est-à-dire des hommes et des femmes, qui acceptent de donner leur temps à l'autre par le service de petites choses en toute discrétion dans la monotonie du quotidien. Là, il n'y a plus de place pour le splendide, le merveilleux ; simplement un espace pour un ensemble de petits gestes plus insignifiants les uns les autres et qui pourtant pointilleront nos vies d'amour dans cet éloge de la banalité de tous les jours. Devenons ainsi des héros anonymes de la sainteté de tous les jours. Ces héros sont myriades lorsqu'ils chantent leur amour dans la douceur de tous ces gestes qui permettent à tout être humain rencontré de devenir encore plus lui-même, plus elle-même. La sainteté ne se décline pas dans l'exceptionnel de nos vies. Loin s'en faut. Elle se conjugue plutôt au présent. C'est ici et maintenant que nous sommes appelés à devenir des saints et des saintes les uns pour les autres. Le bonheur des béatitudes n'est pas une promesse à venir. Elle s'offre à nous dès à présent. Puissions-nous redécouvrir la richesse de notre quotidienneté et nous réjouir de notre capacité à pouvoir donner de notre temps et de nous-mêmes pour participer, à partir des dons reçus, à la construction du Royaume de Dieu. Il en va de notre responsabilité. En effet, dans la tendresse, nous permettrons ainsi à d'autres de se laisser interpeller dans leur propre vie par la manière dont nous vivons la nôtre. Si la tendresse est devenue l'encre lumineuse et étincelante de notre pèlerinage terrestre, nous donnerions peut-être à d'autres le goût de découvrir cette clé divine qui donne un autre sens à nos propres vies. De cette manière, à notre tour et à notre niveau, nous devenons des saints puisque, par notre qualité d'être, nous convions celles et ceux dont nous nous faisons proches à ce qu'ils puissent à leur tour souhaiter appartenir au monde de Dieu, à découvrir la force de l'Esprit à l'½uvre en nous et à pouvoir boire à la même source telle qu'elle nous a été révélée en Jésus-Christ. Croyons-le avec force et en toute humilité. Devenons les uns pour les autres ces saintes et saints de tendresse qui illuminent notre monde d'une lumière intense aux couleurs de la Trinité.

Amen