30e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Croonenberghs Didier
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 2008-2009


Permettez-moi de commencer par vous poser une petite une question.
Savez-vous ce qu'est l'ochlophobie?  Je vois que personne ne lève le doigt, alors je vais vous donner la réponse.

L'ochlophobie est la peur de la foule, tandis que l'agoraphobie est simplement la peur des grands espaces.
Les ochlophobes voient dans la foule un poids, ils voient dans le regard des autres une compression, voire une oppression. Et un des symptômes de l'ochlophobie, curieusement, est que ceux qui en souffrent finissent par ne plus distinguer clairement ce qui les entourent. Leur vision est comme troublée !  Parce qu'ils ne voient que la foule, ils ne se voient plus eux-mêmes comme sujet.

Dans le récit d'évangile que nous venons d'entendre, l'aveugle Bartimée semble dans un premier temps confronté au poids de cette foule versatile, qui veut d'abord le faire taire. Il est sur le bord du chemin, comme s'il était ochlophobe. Enfermé dans son manteau de victime, il ne voit pas. Il ne peut voir, comme si le poids écrasant de la foule l'empêchait d'avoir un regard personnel sur sa réalité, comme si la seule vision acceptable était celle de la masse.

Toutes et tous, nous pouvons parfois à des degrés divers, souffrir du poids de la masse versatile, être victimes des opinions, des majorités, de ce que nous n'avons pas choisi.  Nous pouvons parfois nous trouver sur le bord de la route, à cause des clichés d'une identité qui nous serait imposée. «Oh celui-là, c'est un____». «Oh, celle-là, c'est une véritable____» Je vous laisse remplir les blancs. «Celui, c'est bien le fils de Timée...» Il y a toujours comme un désajustement entre ce que nous sommes vraiment et ce que nous sommes pour les autres.

Mais aujourd'hui, que nous sortions de Jéricho avec la foule, ou que nous soyons assis au bord du chemin comme Bartimée, nous avons à nous relever pour quitter ces visions obliques, qui peuvent soit nous limiter, soit enfermer les autres, afin d'acquérir une vue droite pour marcher sur le chemin ouvert par Jésus.

Nous relever, c'est-à-dire partir sur notre propre chemin d'humanité. Dans le récit, Bartimée passe par une série de renaissances. Il est décrit tout d'abord comme 'mendiant aveugle', puis comme un 'aveugle', puis comme 'homme'. Si on reprend le fil du récit, une fois l'appel lancé par Jésus, il n'est plus décrit comme mendiant, peut-être parce qu'il a été entendu. Mais, bien plus, une fois son manteau tombé, il n'est plus présenté comme aveugle. Il devient homme. C'est finalement son manteau qui lui couvrait la vue.


Le manteau des clichés, le manteau de victime, le manteau de ceux qui sont en marge et que la foule n'intègre pas.

Notre chemin d'humanité passe donc par une série de renaissances.
Nous avons donc à laisser tomber notre manteau, nos manteaux. Au temps de Jésus, le manteau était un des seuls bien propres dont on ne pouvait être dessaisi, et qu'il était interdit de prendre en gage plus d'un jour. Le manteau est donc le symbole de ce que la foule considère comme le bien propre, mais qui n'est finalement qu'une identité de superficie, imposée de l'extérieur, et que Jésus ne nous invite pas à subir.

Aujourd'hui, sur notre chemin d'humanisation, nous sommes invités à faire confiance, c'est-à-dire sortir de notre identité donnée par les autres, pour faire naître une identité toute personnelle donnée à l'autre.

C'est cette route de confiance et de foi que nous sommes invités à suivre. Dès lors, dans le récit, ce qui sauve Bartimée n'est certainement pas le regard progressivement positif de la foule, qui reste versatile !
Nous avons à découvrir que comme Bartimée, ce qui sauve est toujours la confiance d'une relation personnelle. C'est cela qui nous donnera notre véritable identité, dans laquelle l'authenticité et la vulnérabilité feront tomber nos manteaux.  C'est en s'ouvrant à l'autre en tant qu'autre, et non aux autres en tant que groupe que nous pouvons nous relever. «Que veux-tu, que je fasse, pour toi?», nous dit Jésus.

Dès lors, quittons l'ochlophobie qui peut sommeiller en nous, pour entrer dans l'ouverture et l'amour de l'autre en tant que sujet. L'amour d'autrui en tant qu'autre, l'inverse de l'ochlophobie, n'est pas l'altéro-philie... même si nous avons tous des poids à relever.

En réalité, l'antidote de l'ochlophobie, c'est l'ouverture à l'altérité d'une relation personnelle, l'allophilie : l'amour de l'autre en tant que prochain, dans sa différence personnelle.

Soyons alors des allophiles, des hommes et des femmes qui découvrent que ce n'est qu'en se dévoilant qu'ils peuvent marcher sur le chemin de la relation à l'autre, afin de passer chaque jour d'une l'identité donnée par les autres -- à une identité du don à l'autre.   Amen.