26e dimanche ordinaire, année B

Auteur: Croonenberghs Didier
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : B
Année: 2008-2009

Connaissez-vous l'histoire de cette mère qui rentre dans la chambre de sa fille et qui trouve, sur le lit vide, une lettre?
Elle imagine évidemment tout de suite le pire. Sur la lettre il est écrit : «chère maman, je t'écris pour te dire que j'ai quitté la maison pour aller vivre avec un copain que je viens de rencontrer. Nous allons former une très grande famille dans sa caravane perdue dans la forêt. A propos, je suis enceinte mais ne t'inquiète pas, car même si j'ai 16 ans, je suis certaine que mon copain m'aidera du haut de ses 58 ans... et que nous serons heureux grâce à tout l'argent qu'il y avait à la maison et que nous avons pris pour subsister.»

Et au bas de la lettre, le post scriptum ajoute: je te raconte n'importe quoi maman, c'est une blague, c'était juste pour te dire que dans la vie il y a des choses beaucoup plus importantes que mon mauvais bulletin scolaire, que tu trouveras sur la table de nuit...

Il y a des paroles que, comme cette mère, nous ne voulons pas entendre, et que, parfois, nous n'écoutons pas, en attendant une vérité plus acceptable.
Et l'Evangile de ce jour nous confronte a première vue à des paroles très dures, et qui ont souvent été trop moralisées: «Si ton oeil t'entraîne au péché, arrache-le.» «Si ta main t'entraîne au péché, arrache-la» Peut-être que nous les écoutons parfois en attendant un post scriptum de Jésus, qui nous dirait simplement: «Dites, j'exagère, aimez-vous les uns les autres, et tout ira bien!»

Mais aujourd'hui, la radicalité de l'évangile ne doit pas nous faire peur. Elle nous invite sans doute à redécouvrir que dans toute histoire humaine, il y a chaque jour des deuils à faire, afin de grandir. Chaque matin, nous avons à nous débarrasser non pas d'une partie de nous-mêmes, mais de ce qui nous empêche d'être nous-mêmes, de ce qui en nous est fait pour la relation, mais qui n'y conduit pas.

Et Jésus nous pose cette question existentielle et si difficile: «Quels sont les deuils que tu n'as pas encore faits?»
Est-ce le deuil de ces yeux dont le regard ne conduit pas à la relation, mais à la suspicion?»  
Est-ce le deuil de ces pieds, de ces lieux où nous voulons aller, de ces portes que nous voulons ouvrir, mais qui ne nous font pas avancer?  
«Quels sont donc les deuils qui nous restent à faire; les deuils de tout ce qui nous empêche de nous réaliser, de créer et donc d'être pleinement humains?»

Oui, de créer. Car toute création est paradoxalement inséparable d'une séparation. Le mot créer, dans le judaïsme en tout cas, connote à la fois l'idée de faire et en même temps celle de 'séparer'. Et dans la Genèse, Dieu crée en séparant, non pas en éliminant. Créer et séparer ne sont pas deux moments distincts, mais vont toujours de pair. Créer l'humain, le construire, c'est donc instaurer une réalité qui n'est pas finie, complète, achevée, bouclée. Créer l'humain, c'est faire place au manque, à certaines séparations, précisément pour que nous fassions grandir notre liberté, notre inventivité, notre spontanéité, et tout ce qui est sensé nous rendre plus humains.

Le message de l'évangile d'aujourd'hui pourrait donc sembler à première analyse simplement moral, mais il est plus profond et théologique que cela, car il nous invite avant tout à devenir des créateurs d'humanité. Les créateurs d'humanité sont ces hommes et ces femmes qui ont apprivoisé le manque, en se séparant de ce qui en eux --dans leurs projets ou leurs désirs-- les empêche de devenir eux-mêmes. Mais des hommes et des femmes qui, au même moment, bâtissent des relations fécondes dans l'espace ainsi laissé ! Oui, grandir en humanité, implique de faire certains deuils féconds, de prononcer des «nons» que nous devons parfois avoir l'audace d'affirmer pour nous-mêmes, afin que nos «ouis» gagnent de l'épaisseur.

Dès lors, les paroles de Jésus ne sont pas aujourd'hui des paroles de condamnation. Ce sont des paroles de salut et de libération. Ce sont des paroles qui nous invitent à jeter à la mer une roue qui n'aurait d'autre finalité qu'elle-même, à jeter à la mer une humanité qui n'aurait d'autre destin qu'elle-même. Ces paroles nous invitent à découvrir que, par certains deuils ou manques, nous découvrirons que nous sommes avant tout des hommes d'éternité ayant une autre finalité que nous-mêmes, une destinée infinie, inscrite dans la simplicité de Dieu.

Ce sera toujours mutiler l'homme que de lui enlever le sens de l'infini.
Mais ce sera en se séparant d'un destin fini et tourné vers lui, que l'homme créera sa destinée infinie, inscrite en Dieu. Amen.