Ordination du frère Laurent Mathelot

Ordination du frère Laurent Mathelot

« Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange » (Ps 50[51], 17).

Chers Frères et Sœurs, cher Laurent,

Cette phrase du psaume 50 que tu as choisi, Laurent, pour cette célébration illustre bien notre démarche de ce jour, où tu demandes l’ordination de prêtre dans l’ordre des frères prêcheurs. Par ta prière, tu demandes donc une grâce au Seigneur, un sacrement, un don : « Seigneur, ouvre mes lèvres ». Puis tu t’engages à annoncer ce don reçu de Dieu, à partager cette grâce par ton ministère de la prédication : « Et ma bouche annoncera ta louange ».

Pour en arriver là tu as suivi un long cheminement. La présence de nombreux amis dans cette église témoigne des étapes de ta vie. Oui, frères et Sœurs, vous êtes venus nombreux à cette célébration parce que vous connaissez Laurent. On pourrait peut-être parler des différentes vies de Laurent Mathelot. J’épinglerai ici sa vie familiale, sa vie d’étudiant à l’ULg, sa vie de séminariste, sa vie de dominicain. Certains d’entre vous l’ont connu comme étudiant à Liège, d’autres dans sa vie professionnelle, d’autres dans sa vie séminariste, d’autres dans sa vie de dominicain, d’autres dans sa vie familiale. D’autres ailleurs encore, à des endroits que je ne connais pas - et que je préfère ne pas connaître ! Laurent a mené sa barque en beaucoup de lieux. Un vrai matelot ! Or, dans cette richesse d’expériences de vie, Laurent a ressenti l’appel du Seigneur et il a décidé de consacrer sa vie à Dieu dans l’ordre des dominicains. S’il y avait eu dans l’évangile une parabole de Jésus sur la navigation, Laurent l’aurait sans doute choisie pour cette célébration. Il a en tout cas choisi une parabole qui parle de voyage et de découvertes, c’est la parabole du Fils prodigue, du fils voyageur, et du Père miséricordieux (Lc 15,1-32). Par cette parabole, Laurent nous signale ce qui fut le tournant de sa vie : se sentir appelé par le Seigneur qui nous aime, quelle que soit la situation où l’on vit.

Dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas évident de consacrer sa vie à Dieu dans une communauté religieuse. Nous sommes souvent loin de Dieu, nous sommes jaloux de notre indépendance. Donc la vie religieuse effraie un peu. Pourtant dans le monde actuel, où on risque de manquer de repères et de se retrouver seul face à la compétition, la vie religieuse a un grand avantage : elle donne une structure spirituelle et une solidarité dans l’amitié.
La prière qui est au cœur de la vie spirituelle nous met en relation avec Dieu et nous équilibre spirituellement ; elle est une révolte contre le mal : « Délivre-nous du mal », disons-nous dans le Notre Père. La prière est un lieu d’épanouissement fondamental pour l’être humain. Elle nous entraine à la conversion. C’est comme la prière du fils prodigue : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi » (Lc 15,18). La prière nous donne une espérance, elle nous fait entrer dans la vie de Dieu.
Pour ce qui est de la vie communautaire, elle est une expérience d’amitié et de solidarité. Dans notre société individualiste, elle manifeste que l’affection mutuelle et le soutien réciproque ne sont pas uniquement vécus dans le couple et la famille, mais se vivent aussi de manière communautaire, dans une mission au service des autres.
Dans l’optique de cette mission, le pape François nous demande d’être des chrétiens en sortie (Evangelii Gaudium, 20-24). C’est une interpellation qui est adressée à tous, plus spécialement à nous aujourd’hui, et en particulier au frère Laurent et à sa communauté de Frères prêcheurs. Une communauté en sortie signifie une communauté qui n’est pas centrée sur ses propres intérêts, ses propres structures, ses propres membres, mais qui sait s’ouvrir à l’inconnu, à la rencontre, à l’altérité, aux problèmes des autres, à la surprise, à la communication. Dans cette aventure, on est invité à témoigner de sa foi. Je crois que la communauté dominicaine de Liège a bien compris cette invitation du pape. Tous ses membres sont attentifs à porter un témoignage de foi hors des sentiers battus. Laurent y est tout aussi sensible. Ce témoignage et cette parole qui sortent des églises doivent créer la paix dans les cœurs et dans la société. Notre monde vit des mutations, des perturbations, de grands déséquilibres et même des violences : il faut y créer des espaces de paix. Cela concerne d’abord les personnes individuelles, que ce soient les jeunes, les adultes et les personnes âgées : tous vivent des perturbations et ont besoin de la Parole de Dieu, qui éclaire nos vies et nourrit notre action. Cela concerne aussi la société en général : les inégalités sociales, les injustices, les violences locales, les guerres qui épuisent de nombreux pays, tout cela exige des paroles de paix, qui rétablissent le dialogue et la compréhension.

L’ordre dominicain est né en 1216, – on vient de fêter les 800 ans – à partir d’une démarche de paix : saint Dominique, plutôt que de condamner le manichéisme des cathares et d’engager contre eux la répression et la croisade, a eu l’inspiration de s’adresser à eux en personne, de dialoguer avec eux, de parler avec eux et d’espérer les convaincre par la parole plutôt que par la force. Et saint Thomas d’Aquin, que nous fêtons aujourd’hui, a eu l’audace de réconcilier deux pensées antagonistes : le christianisme et la philosophie d’Aristote ; or celle-ci était parvenue en Occident par les philosophes musulmans, elle comportait un côté matérialiste et mettait en question certaines conceptions de la foi (comme la justification du culte des reliques par la nature ; pour cela, saint Thomas a d’ailleurs été condamné de 1270 par l’évêque de Paris) : en fait Thomas ouvrait ainsi la voie à la désacralisation de la nature, à une théologie rationnelle et à la pensée scientifique moderne. Quant à la maison des dominicains de Liège, elle a accueilli vers 1240 le frères Hugues de Saint-Cher, qui s’est installé ensuite à Paris au couvent Saint-Jacques ; avec son équipe de dominicains qu’on appelait les jacobins, il a publié le texte de la Bible corrigée de ses erreurs de transcription, il a rédigé un commentaire complet et il a inventé le format de la Bible de poche, qui permettait aux étudiants de l’Université d’avoir la Bible en domicile, en l’achetant à bon marché, fascicule par fascicule. En outre, les dominicains se sont faits le protecteurs des béguines, à Liège comme à Paris et ont valorisé le rôle de la femme dans l’Église. Ici à Liège, Hugues de Saint-Cher a valorisé sainte Julienne de Cornillon et son initiative d’une fête du Saint-Sacrement : il revalorisait ainsi l’eucharistie et le rapport au Christ, par rapport à la dévotion aux saints et à leurs reliques. Ainsi dans toutes ces initiatives du début de l’Ordre, apparait cette prédominance donnée à la parole, au dialogue des cultures, au contact avec les jeunes et à la prédication pour le grand public, hommes et femmes, à la centralité du Christ et de l’eucharistie : cela est toujours valable aujourd’hui face à de nouveaux manichéismes, à de nouveaux simplismes, à de nouveaux nationalismes. Nous vivons une société très compétitive : chez les gagnants, cela engendre l’exaltation et même la corruption, parfois la violence ; chez les perdants, cela entraîne la résignation, le découragement, et parfois encore la violence. Dans tout cela, il faut une parole, il faut une sagesse. Laurent espère l’acquérir, si j’en crois la première lecture qu’il a choisie (Sg 7, 15) : « La sagesse : que Dieu m'accorde d'en parler avec justesse, et d'en avoir une idée qui soit à la mesure de ses dons, puisque lui-même est à la fois le guide de la Sagesse et le maître des sages ». En effet nous ne sommes pas seuls pour combattre le mal du monde. Dieu nous donne sa grâce.

L’ordination presbytérale est une grâce par excellence, puisque le prêtre est ordonné à l’image du Christ, pour être un pasteur comme lui, un guide comme lui, un sage comme lui. Telle est la grâce que va recevoir Laurent. C’est une joie pour nous tous de l’accompagner sur ce chemin. Un nouveau chemin s’ouvre dans la vie de Laurent : une nouvelle sortie, la sortie vers le Père, la sortie du fils de la parabole depuis son lieu d’égarement vers le lieu de l’affection, vers la parole de consolation, vers la nouvelle vie à la suite du Christ. En union avec Laurent, nous pouvons tous redire le verset du psaume 50 : « Seigneur ouvre mes lèvres ; et ma bouche publiera ta louange ».

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